Un romancier raconte l'histoire d'une jeune fille aux yeux très beaux qui, à cause de cela, était admirée et poursuivie par les hommes. Ses yeux étaient, pour elle, occasion de péché et, comme cette fille fréquentait tous les jours la Bible, elle tomba un jour sur cette phrase “Si ton œil est occasion de péché, arrache-le" (Mt 5, 29). Alors elle prit une fatale détermination : elle versa de l'acide sur ses yeux pour qu’ils soient brûlés et c'est ainsi quelle perdit la vue pour toujours…

Tout cela n'est qu'un conte imaginé par un romancier à propos de ceux qui interprètent la Bible littéralement et sans consulter des personnes compétentes. Mais supposons, un instant, que l’exemple soit vrai ; si la jeune fille avait demandé conseil à un expert en Bible, celui-ci lui aurait répondu que cette phrase de la Bible ne devrait pas être interprétée de la sorte, car il s’agit là d'une figure littéraire.

Ce que Jésus veut dire ici est que si l'on aime quelque chose au point qu'elle soit occasion de péché, il faut y renoncer. Par exemple : renoncer à une amitié dangereuse, abandonner une affaire sale ou injuste, etc. Et cela, même s'il nous en coûte beaucoup. Mais à aucun moment Jésus ne nous demande de mutiler notre corps qui a été créé à l'image et la ressemblance de Dieu.

Qu'il est différent d'interpréter la Bible tout seul ou en consultant un expert ! Si quelqu'un refuse systématiquement de consulter les personnes compétentes, il risque fort de se tromper en interprétant la Bible. Et si celui qui ne sait pas se met à apprendre à un autre, alors là c’est comme un aveugle qui conduit un autre aveugle : “Tous les deux vont tomber dans l'abîme" (Mt 15, 14).

Le fait que nous avons évoqué est une simple fantaisie d'un écrivain. Mais, il n'y a pas longtemps, nous avons appris à la télévision que des fanatiques, appartenant à des sectes soi-disant chrétiennes, sont arrivés même au suicide collectif, la Bible à la main.

Il est important d'avoir des critères clairs pour savoir interpréter la Bible. Dans ce chapitre, nous allons essayer d'expliquer les différentes mentalités avec lesquelles les diverses confessions chrétiennes lisent la Bible. C’est un thème quelque peu difficile, mais il s'agit là d’un point qui, tout en apportant une certaine complémentarité, nous différencie assez fortement les uns des autres. Nous ne voulons offenser personne avec nos explications. Toute personne mérite notre respect et doit être aimée comme le Christ nous aime. Notre seul but est de chercher la vérité, car c'est notre devoir d'avancer vers la vérité tout entière. Comme nous aimons le redire avec Jésus: “La vérité vous rendra libres" (Jn 8,32).

Par mentalité biblique, nous entendons le critère ou la manière de penser avec laquelle on interprète normalement la Bible. Nous expliquerons d'abord sur quoi la mentalité biblique des catholiques met l'accent et ensuite sur quoi celle de nos frères protestants met aussi les accents, pour conclure avec quelques orientations en vue de pouvoir faire un jour une lecture biblique ensemble. Car ces mentalités ne sont pas toujours nécessairement opposées, elles sont souvent complémentaires.

1. Les accents de la mentalité biblique catholique

C'est une mentalité historico-critique. Le catholique, avec un sens profond de la foi et de la prière, a toujours prôné l'étude sérieuse de la Bible. Pour cette étude, il met à profit les apports de plusieurs générations et cherche à donner un fondement sérieux à sa spiritualité biblique. Cela veut dire que ce n'est pas du tout facile de commencer à étudier la Bible. Cela implique tout un ensemble de connaissances. Autrement, se mettre à lire la Bible sans une préparation adéquate c’est, comme on l'a dit plus haut, tenter Dieu. Il faut donc se préparer à lire si l’on ne veut pas aboutir à n'importe quoi. C'est l'histoire qui nous l'enseigne. Car une personne qui n'arrive pas à situer ce qu’elle lit dans son contexte propre, peut, la Bible en main, dire de grandes sottises.

Une étude sérieuse de la Bible exige de :

* Connaître le mieux possible le texte sacré, dans sa langue originale ou dans ses traductions et demeurer, de manière raisonnable, fidèle au texte.

* Connaître l'origine, la formation et la transmission des livres sacrés, leurs genres littéraires, ainsi que le contexte historique où ils furent écrits.

* Connaître aussi les conditionnements culturels propres de chaque époque où la Parole de Dieu a été proclamée et transmise. Beaucoup d'éléments culturels de telle ou telle époque sont sans doute relatifs, changeables et perfectibles.

* Voir la différence radicale, bien que complémentaire, entre l'Ancien Testament et le Nouveau Testament car il y a une grande évolution et des changements doctrinaux importants d'un Testament à l'autre.

* Voir que toute la Bible est orientée vers la plénitude du Christ. C’est ce qu'on appelle le Christo-centrisme biblique.

Il y a une infinité de problèmes qui demandent à celui qui étudie la Bible d'avoir une attitude d'humilité et de joie profonde, convaincu que l'étude de la Bible est difficile, certes, mais aussi fascinante et inépuisable.

Que signifie “avoir une mentalité ecclésiale ” ?

Nous rappellerons ici ce qui a été déjà dit, à savoir que le chrétien catholique reçoit et interprète la Bible à l'intérieur de la communauté du Peuple de Dieu, à l'intérieur de la Tradition divino-apostolique, vivante dans l'Église à travers l'histoire. Et cela, non pas par caprice ou par une dévotion irréfléchie, mais parce que la nature de la Bible l'exige ainsi. Car la Bible n'est pas un livre étrange qui, soudain, serait tombé du ciel.

Le livre sacré est né et s'est formé lentement, à l’intérieur d'une longue tradition, dans la communauté du Peuple de Dieu de l'Ancien Testament et dans la communauté ecclésiale primitive.

En fait, l'Église aurait pu vivre sans Bible écrite, mais non sans son message divin, sans sa Parole, sans son Évangile et sans le Christ présent dans la communauté. Cela veut dire qu'avant que la Bible écrite existe, il y avait déjà une Tradition vivante du message divin dans la prédication, dans la catéchèse, dans la liturgie et dans la vie des premiers chrétiens.

C’est pourquoi, on ne peut pas se passer de la Tradition, c'est-à-dire de la manière dont nos ancêtres dans la foi ont vécu, interprété et défendu la Bible. Nous sommes leurs héritiers.

Il y a plus encore : l’expression et la garantie de l’interprétation authentique de la Bible, à l’intérieur de l'Église, relève de façon particulière du Magistère officiel de l'Église : le Pape et les évêques, qui sont les successeurs légitimes des apôtres (cf Mt. 16, 19 ; 18, 18).

Sentir avec toute cette Tradition vivante, c'est donc sentir avec l'Église, avoir une mentalité ecclésiale. Ce n'est pas une tâche facile, mais ce n'est pas parce qu'elle est difficile qu’il faille mettre de côté cette Tradition ecclésiale.

Il faut dire aussi que cela n’empêche pas l’initiative personnelle dans l'étude et la réflexion sur la Bible. Au contraire, cela nous stimule, nous rassure et élargit nos horizons dans la lecture biblique. La mentalité ecclésiale catholique refuse donc une interprétation de la Bible individuelle ou en groupe, en forme indépendante et absolue, en marge de l'Église.

Mais remarquons aussi que cette mentalité ecclésiale peut devenir, si elle n'est pas bien comprise, un frein lorsqu'il s'agit d’inculturer l'Évangile dans des peuples qui ont vécu en dehors de la tradition et de la culture chrétiennes. Cette inculturation de l’Évangile implique l'incarnation dans la propre culture du message biblique originel, libre de conditionnements et d'attaches culturelles étrangères. Jamais la Bible ne peut devenir un prétexte pour détruire la culture d'un peuple.

2. Les accents de la mentalité biblique protestante

Le protestantisme est né en Allemagne lorsque Martin Luther, religieux et prêtre allemand, se sépara de l'Église catholique en 1517. Aujourd'hui, seulement en Europe et en Afrique, il y a plus de 600 Églises avec des différences énormes au niveau des doctrines et du régime interne.

D'où provient la multiplicité des confessions ?

Cela vient surtout du fameux slogan : Seulement la Bible et de l'interprétation personnelle de la Bible.

La racine de tant de groupes divers parmi les Églises protestantes se trouve dans la mentalité avec laquelle certains chrétiens lisent et interprètent la Bible. Nos frères protestants, en général, partent de ce critère pour lire la Bible : La Bible seule suffit et son interprétation est personnelle.

En général, ils croient que seule la Bible contient et manifeste, par elle-même, toute la Révélation de Dieu. Ils ne considèrent pas trop le besoin de la Tradition vivante de l'Église. La Bible, étant parole de Dieu, est intelligible par elle-même. Pour l’interpréter, disent-ils, l'illumination que l'Esprit Saint met dans le cœur de chacun suffit.

C’est pourquoi, par principe et en général, le chrétien protestant se passe de la Tradition de l'Église, de l’histoire de la Bible et de sa complexité humaine. Je dis bien en général...

Cela constitue, du point de vue biblique catholique, un manque important. Mais cela n'empêche que ce grand amour pour la Bible ait produit parmi les protestants d’éminents biblistes de réputation internationale. Ce même amour a conduit beaucoup de protestants à vivre l'Évangile, à suivre le Christ de mille manières authentiquement chrétiennes avec une grande liberté d'esprit, dans la ligne de St Paul ou de St François d'Assise.

La seule Bible suffit-elle ?

Une conception exagérée de la Bible seule suffit a conduit certains groupes chrétiens à diffuser la Bible coûte que coûte, par millions d'exemplaires, dans des éditions manquant souvent de toute explication ou orientation, laissant l’interprétation à l’inspiration et à la fantaisie du lecteur. C'est avec ce même critère que l’on a traduit précipitamment la Bible en langues autochtones, souvent mal connues, donnant ainsi lieu à de nouvelles et diverses Églises dites chrétiennes, autochtones et syncrétistes. (En Afrique, ont surgi déjà plus de 2000 nouvelles Églises chrétiennes autochtones et quelque chose de semblable est en train d’arriver en Asie).

Le libre examen de la Bible à l'intérieur du protestantisme a donné lieu à une grande liberté d'interprétation. Plusieurs groupes, sous prétexte de libre interprétation, sont tombés dans un fondamentalisme biblique dépassé. D'autres ont jugé la Bible comme un livre purement humain. Des prédicateurs de l’Évangile, indépendants, sans aucune filiation, ont surgi par-ci par là. On est tombé dans le biblisme et dans le bibliocentrisme (absolutisation de la Bible) et même dans la bibliolâtrie (culte idolâtre de la Bible).

Au siècle dernier, spécialement aux États-Unis, ont proliféré des Églises eschatologiques qui surestimaient presque exclusivement le livre de l'Apocalypse en fixant des dates pour la fin du monde, en signalant du doigt l’Antichrist, en proclamant exactement combien et quelles personnes seront sauvées et en excluant le reste du monde, chrétiens ou non, comme des païens abominables...

Enfin, avec la Bible à la main, certains sont arrivés à des attitudes vraiment fanatiques, tout à fait anti-œcuméniques et irrationnelles. Cela poussa un poète à écrire d’un ton moqueur à propos de ceux qui interprètent la Bible à leur guise : “Ils inventent leurs propres doctrines, ils cherchent à les fonder sur la Bible et ils les prennent ensuite pour divines".

En tant que véritables disciples du Christ, nous devons espérer que bientôt arrivera le temps où, ensemble avec nos frères chrétiens de toutes confessions, nous pourrons lire la Bible dans un Esprit d'union, d'amour, de paix et de fraternité universelle. Cet Esprit qui animait Jésus lors de sa prière pour le nouveau Peuple Saint :

“Père, l’heure est venue...
Je ne prie pas seulement pour eux,
mais pour ceux qui croiront en moi
grâce à leur parole.
Qu’ils soient tous un, comme toi, Père,
tu es en moi et moi en toi.
Qu’ils soient eux aussi un en nous
pour que le monde craie que tu m'as envoyé. ” (Jn 17, 20-21)

Puissions-nous être capables de lire la Bible avec une mentalité libératrice : le Christ, Dieu-Homme, appartient à tous. Il est notre chemin, notre vérité, notre vie (Jn 14, 6). L’histoire humaine est essentiellement une histoire d'amour et de salut dans le Christ (cf. Col 1, 13-20 ; Ep 1, 3-14).

En résumé, nous apprécions à sa juste valeur l'amour de nos frères protestants pour la Bible. Nous aimerions que beaucoup de catholiques aient ce même amour et considèrent la Bible comme leur livre de chevet. Mais, selon nous, Bible et Tradition apostolique doivent aller main dans la main. On ne doit pas les séparer. Et la garantie de cette Tradition nous est donnée par le Magistère de l'Église, représenté par les successeurs des apôtres et spécialement par le successeur de l’apôtre Pierre. Grâce à ce Magistère, nous pouvons proclamer : “Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous". Et aussi : “Je crois en l'Église une, sainte, catholique et apostolique".

Pour réfléchir

1. Quelle est la règle d'or pour l’interprétation de la Bible ?

2. Peut-on sortir des phrases de leur contexte et leur donner une interprétation ?

3. Interpréter la Bible à l'intérieur de la Tradition ecclésiale, qu’est-que cela signifie ?

4. Quelle est en général la position de nos frères protestants à cet égard ?

5. Sur quoi est-elle fondée ?

6. Que peut-il arriver lorsqu’on interprète la Bible personnellement sans tenir compte de la Tradition apostolique ?

7. Qu’attend-on de l'œcuménisme, à ce propos ?

 

Père Carlos Orduna Diez
Clerc de Saint Viateur
1999

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