Dans le catholicisme comme dans l’Islam, des tendances intégristes se manifestent. Ces tendances sont analysées séparément car elles diffèrent profondément. Nous les étudions dans le cours sur les sectes et les mouvements religieux car, tout comme ces mouvements, elles se distinguent de la branche principale.

1. Conservatisme romain

a. Définition de l’intégrisme

L’adjectif intègre signifie le souci de conserver tout l’héritage. Le mot intégrisme donne l’illusion que les adeptes de ce type de mouvement sont les serviteurs inconditionnels d’un message. Autrefois, on parlait de rigorisme par opposition à laxisme. Appeler traditionalistes des gens qui sont en rupture de ban avec l’Église, c’est leur faire trop d’honneur car ils ne conservent qu’une partie de la tradition, celle qui leur convient, et ils en rejettent des éléments essentiels. Il faudrait plutôt les appeler fixistes car ils sont figés sur une conception de l’Église qui remonte au 19ème siècle, à une période où l’Église s’était coupée de l’évolution scientifique et politique.

Le fixisme de Mgr Marcel Lefebvre s’apparente au fondamentalisme de certaines sectes d’inspiration chrétienne. Quelles sont les origines de cette tendance qui a profondément marqué l’histoire de l’Église catholique ?

Historiquement, le conservatisme existe dès les origines du christianisme avec les judaïsants qui ne veulent pas faire de concessions aux chrétiens d’origine païenne, plus tard avec les donatistes (qui ne veulent pas que l’Église réintègre les chrétiens qui avaient frayé avec l’hérésie), les montanistes, et plus tard encore les jansénistes.

Le courant conservateur s’est développé dans l’Église contemporaine sous plusieurs influences. Il résulte d’abord de l’opposition à la Réforme protestante, puis de l’opposition aux Lumières et à la Révolution française, puis du problème de la foi face au développement des sciences, enfin de la question romaine au 19ème siècle.

b. Réaction à la Réforme protestante

Niveau

Réforme protestante

Contre-Réforme catholique

Niveau religieux

Primauté de la bible examinée librement sous l’inspiration de l’Esprit.

L’autorité ecclésiastique devient inutile.

Insistance sur la foi seule (non les œuvres) et la piété personnelle.

La Bible reçue à travers la Tradition et expliquée par l’autorité ecclésiale.

La foi accompagnée des œuvres.

Importance de la liturgie, des sacrements.

Niveau philosophique

Confiance en la raison.

La raison affaiblie par le péché

Niveau politique

Attitude critique vis-à-vis des autorités ou, au contraire, soumission totale.

Soumission à l’autorité politique qui respecte l’Église.

c. Réaction à la Révolution française, fille des «Lumières »

D’après le tableau ci-dessus, les protestants ont été plus enclins à accueillir les changements d’idées. Le 18ème siècle est le siècle des Lumières, avec le recours croissant à la raison humaine (et non plus à la seule autorité des Anciens et des institutions) et le développement des sciences. C’est l’âge des Encyclopédistes, de Voltaire qui s’en prend à l’Église catholique et à la monarchie ; c’est l’âge de la raison politique avec Montesquieu, de la raison économique avec Adam Smith, de la science physique avec Newton (loi de la gravitation universelle). Après l’indépendance des USA qui proclament la liberté et l’égalité des citoyens (sauf celle des esclaves !), la Révolution proclame les droits de l’homme et du citoyen (liberté, égalité, fraternité) et veut établir le règne de la raison. Elle introduit les mœurs décimales et bien d’autres réformes. Les apports de la Révolution sont fortement critiqués par trois hommes qui sont à l’origine du conservatisme politique : un Anglais, Edmund Burke, et deux Français : Louis de Bonald et Joseph de Maistre.

- Edmund BURKE, Reflections on the Revolution in France, 1790

- Louis de BONALD, Théorie du pouvoir politique et religieux, 1796

- Joseph de MAISTRE, Considérations sur la France, 1797.

Ces trois auteurs reprochent à la Révolution d’introduire une rupture dans la continuité historique, d’isoler l’individu de son milieu social et de lui prêter des aptitudes, des droits et des pouvoirs dont il risque de mal user. Ils pensent que, tel qu’il est conçu, le système démocratique doit déboucher sur des excès et la dictature.

Fin 19ème et début 20ème siècle, après l’échec de la restauration monarchique en France, le courant politique conservateur est relancé par Charles Maurras (1868-1952) qui fonde son mouvement, l’Action française, sur le positivisme (chez lui, l’attachement à la monarchie n’est plus base sur la religion qui sacrait le roi, mais sur la raison sociale) et sur le nationalisme : l’attachement à la nation est prioritaire, au-dessus, des autres valeurs.

Au nom de ses théories, Maurras est partisan d’un pouvoir fort, non démocratique, et d’une Église au service du pouvoir. Son extrémisme le rapprochera du nazisme de Hitler. En effet, il cautionne l’antiparlementarisme, le soutien au maréchal Pétain et donc la politique de collaboration et l’antisémitisme. Après la 2ème Guerre Mondiale, il fut condamné. Les milieux catholiques conservateurs ont été influencés par ces idées et se sont retrouvés aux côtés de Mgr Lefebvre, lui-même imprégné par cette idéologie. Ainsi donc, le courant Iefebvrien est loin d’être uniquement religieux. Il s’enracine dans une option politique.

Lumières, Révolution

Conservatisme

Liberté individuelle

Raison

Démocratie, droits de l’homme

Ouverture au monde

Révolution contre les absolutismes et les inégalités

L’homme, membre d’un groupe

Autorité

Monarchie

Nationalisme et xénophobie

Évolution prudente en faveur du progrès.

L’opposition entre le courant progressiste et le courant conservateur est ici accentuée. Le courant conservateur a du bon. Il ne devient dangereux que lorsqu’il se fige et refuse tout progrès.

d. Les sciences semblent défier la Révélation

Citons quelques aspects du développement des sciences qui semblent remettre en question la Révélation. Le savant anglais Charles Darwin découvre que les espèces végétales et animales s’adaptent au milieu et évoluent en fonction de cette adaptation. Elles transmettent les caractères acquis à leurs descendants. Ainsi donc, Dieu n’a pas créé telles quelles les espèces végétales et animales. Il devient possible d’admettre que l’homme descend d’un même ancêtre que le singe supérieur. L’inerrance de la Bible est donc remise en question. C’est pour résoudre ce problème que sera élaborée la théorie des « genres littéraires » : un récit mythique n’est pas une description scientifique. La Bible ne doit pas être interprétée au sens littéral.

Mais si Dieu n’a pas créé l’homme, puisqu’il descendrait d’un primate antérieur, lequel descendrait d’un être plus simple, qu’a fait Dieu ? Puisque tout est soumis à l’expérimentation, quelle est la réalité d’un Dieu qu’on ne peut prouver expérimentalement comme un phénomène de la nature ?

La loi universelle de la causalité semble s’opposer au fait des miracles.

Ces problèmes ont peu à peu abouti aux débats de Vatican II qui ont opposé les tenants de la vraie tradition aux tenants d’une tradition étriquée.

La tradition dévoyée

La tradition vivante (Vatican II)

La foi plus élevée que la raison (fidéisme).

Foi et raison se rencontrent car elles viennent de Dieu.

La Tradition souvent limitée à certains conciles : Trente et Vatican I.

Les deux sources de la foi : Bible et Tradition : celle-ci est très riche avec les Pères de l’Église.

La hiérarchie contrôle la transmission de la bible considérée comme sans erreur et interprétée littéralement.

La Bible est comprise en relief (et non à plat), grâce à l’exégèse et à la critique historique.

Préférence donnée sinon à la théologie de saint Thomas d’Aquin lui-même, du moins à certains de ses commentateurs.

La théologie est fondée sur la Bible et comprise dans son déroulement historique comme répondant aux questions toujours nouvelles des hommes.

Église hiérarchique au-dessus du peuple réduit au rang d’exécutant et de consommateur.

Église communion dans laquelle les ministères ordonnés sont au service du peuple de Dieu dont tous les membres sont appelés à la sainteté.

Forme romaine de la messe qui continue le sacrifice expiatoire de Jésus et dont la transsubstantiation marque le sommet.

Eucharistie dans laquelle le Christ partage sa parole et son pain entre ses frères. La nouvelle liturgie reconnaît la place des laïcs et exige l’inculturation.

e. La question romaine

Jusqu’en 1870 le pape était le prince régnant États pontificaux. On estimait que l’existence d’un État indépendant était nécessaire à l’indépendance du Saint-Siège. En réalité, pour défendre son État qui coupait l’Italie en deux, le pape dut s’appuyer sur le soutien d’États conservateurs (l’Autriche, puis la France de Napoléon III) et lui-même mena une politique de répression. Finalement, après plusieurs tentatives, les Italiens profitèrent de la défaite de la France devant la Prusse en 1870 pour annexer les États pontificaux et Rome.

Le Pape (Pie IX de 1846 à 1878) s’est senti menacé par des forces nouvelles qui provenaient du siècle des Lumières et de la Révolution française : il se développa au sein de l’Église un complexe d’isolement qui se traduisit le courant de l’ultramontanisme : l’Église resserra ses liens avec le pape que l’on vénéra davantage : il faut reconnaître qu’à partir du 19ème siècle, par suite de diminution des intervention politiques des États, l’Église s’honore d’une succession de papes de grande valeur. A la suite d’une réflexion insuffisante, l’entourage du pape estima que le libéralisme et les sciences étaient hostiles à l’Église, alors qu’elles n’étaient hostiles qu’au pouvoir temporel du pape et à ses abus de pouvoir.

La papauté confondit le libéralisme avec le rationalisme antichrétien.

Elle confondit la démocratie avec la révolution.

2. Mgr Marcel Lefebvre

a. Sa vie

Marcel Lefebvre est né en 1905, d’une famille catholique du nord de la France.

Il entre chez les Pères spiritains. Études au Séminaire français de Rome. Ordonné prêtre en septembre 1929. Missionnaire au Gabon, 1930-1945. Supérieur du Séminaire des Pères du Saint-Esprit en France (1945-1947). Évêque, puis archevêque de Dakar, 1947-1962 et délégué apostolique pour l’AOF, 1955-1959. Il voulait retarder l’ordination des évêques africains, de même qu’il n’était pas pour les indépendances ; pour cette raison, MM. Senghor et Mamadou Dia demandent au pape son rappel. Il est renvoyé dans le petit évêché de Tulles en 1962, puis est élu supérieur général des Pères du Saint-Esprit.

Il participe au concile Vatican II, mène la bataille contre les réformes et vote contre les textes sur la liturgie, l’œcuménisme, les religions non chrétiennes, la liberté religieuse. Il refuse d’appliquer la rénovation prévue par Vatican II à son Institut des Pères du Saint-Esprit et doit donc démissionner de la charge de Supérieur général (1968).

b. Vers le schisme

En 1969, il fonde la Fraternité sacerdotale saint Pie V (acceptée par l’évêque du diocèse de Fribourg en Suisse ; cet agrément lui sera retiré en 1975), puis ouvre le séminaire d’Écône en 1971. Il écrit un manifeste dans lequel il s’en prend au Vatican (1974). A partir de 1975, il ordonne les prêtres formés à Écône. Il est suspens a divinis en 1976. En 1982, il désigne un Allemand, le P. Franz Schmidberger, pour lui succéder.

Les papes Paul VI et Jean-Paul II ont tout tenté pour éviter la rupture. Jean-Paul II le reçoit le 19 novembre 1978. Le cardinal Ratzinger le rencontra aussi à plusieurs reprises, sans succès. Mgr Lefebvre veut tout simplement qu’on supprime les principales décisions de Vatican II et il accuse les papes de trahir l’Église.

Fin 1983, Mgr Lefebvre adresse une lettre ouverte au pape avec la liste des erreurs sur lesquelles il lui reproche de fermer les yeux [1].

En 1988, le Vatican propose à Mgr Lefebvre un protocole d’accord, mais Mgr Lefebvre le rejette [2]. Il considère que ce sont les papes Jean XXIII, Paul VI et Jean-Paul II qui se sont mis en dehors de l’Église et non lui.

Le 30 juin 1988, Mgr Lefebvre ordonne 4 évêques, sans le consentement de Rome. Il est automatiquement excommunié, ainsi que les évêques qu’il a ordonnés. C’est le schisme [3]. Mgr Lefebvre meurt en 1991.

3. Conservatisme des catholiques d’Afrique ?

Une enquête serait nécessaire pour évaluer l’influence de Mgr Lefebvre sur les chrétiens d’Afrique. Des catholiques d’Afrique ont été, eux aussi, perturbés par les changements apportés par Vatican II, notamment au niveau de la liturgie, avec l’introduction des langues locales, des instruments de musique africains, des danses. Certains y ont vu une influence quasi diabolique.

L’attitude de refus et de rupture de Mgr Lefebvre à l’égard de l’Église est entretenue par le réseau du séminaire d’Écône et de la Fraternité saint Pie V. En Côté d’Ivoire, un journaliste de l’un des principaux quotidiens, qui avait été invité dans les hauts lieux de la mouvance lefebvrienne, a récemment présenté comme allant de soi les thèses de l’ancien archevêque de Dakar (Fraternité Matin, 27 à 30 octobre 1998). Est-ce du fait du journaliste lui-même ou du quotidien, le droit de réponse ne fut pas accordé à une voix autorisée représentant l’épiscopat ivoirien.

Sans même invoquer l’influence de Mgr Lefebvre, il faut reconnaître que l’Église missionnaire sous la colonisation a été implantée dans un esprit ultramontain, en insistant sur la place centrale de Rome, ce qui est loin d’être négatif car cela contribue à l’unité de l’Église. Mais la théologie d’avant Vatican II a marqué : elle insiste sur la place éminente du prêtre et non sur la responsabilité des laïcs, sur la dévotion et non sur les actions à entreprendre, sur l’énoncé des vérités dogmatiques et non sur la foi incarnée. Les chrétiens, d’ailleurs influencés par leurs pratiques ancestrales, sont plus prompts à la piété et aux rites qu’à l’engagement et à la lutte contre les injustices. Ils ont un sentiment d’impuissance devant de nombreux problèmes à résoudre et se résignent à ce que les hommes politiques dirigent la cité tandis que les prêtres régentent la communauté ecclésiale.

 

Notes :

[1] Voir Documentation catholique, année 1984, pp. 544-447.

[2] Voir D.C. année 1988, pp. 734-736.

[3] D.C. (1989) p. 104.

 

Père Yves MOREL
Société des Jésuites
Dans : Le défi des sectes, des N.M.R. et des intégrismes, Abidjan, INADES, 1999.

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