[Abréviation : NMR : Nouveaux Mouvements Religieux]

Cette étude s’appuie sur un rapport de Rencontre de collaboration africaine (RCA), organe du Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM). La réunion s’est tenue à Nsawam, près d’Accra (Ghana) les 12-13 mars 1992.

Cette étude analyse surtout le fondamentalisme et le pentecôtisme.

1. Origine de ces mouvements

Aux USA, ces mouvements se sont développés en réaction contre l’évolution des Églises institutionnelles auxquelles il est reproché d’étudier la Bible sous l’angle historique et exégétique, et d’insister sur l’engagement social au détriment de la piété personnelle.

Les orientations du fondamentalisme et du pentecôtisme sont destructrices du vrai message de Jésus Christ.

a. Caractéristiques du fondamentalisme

Il insiste sur l’inerrance de la Bible : il n’y a pas d’erreur dans la Bible lue littéralement.

Le « vrai christianisme » se trouve dans l’observation littérale de la Bible. Les « vrais chrétiens » sont invités à se séparer des « non-croyants », dont les catholiques.

Il a une attitude militante (hostile) contre le libéralisme, le modernisme et la sécularisation.

A noter que chaque grande religion a son propre fondamentalisme : les islamistes chez les musulmans, les « orthodoxes » de Mea Shearim (un quartier de Jérusalem) chez les Israélites. Ceux que l’on appelle « intégristes » chez les catholiques (Mgr Lefebvre) ne sont pas des vrais intégristes qui respectent le message intégral mais plutôt des traditionalistes qui ne conservent que la partie du message qui leur convient.

b. Caractères du pentecôtisme

Le pentecôtisme insiste sur les dons visibles du Saint Esprit, surtout le parler en langues et le pouvoir de guérison. Les Assemblées de Dieu se situent dans cette mouvance : elles sont l’expression la plus importante du pentecôtisme.

Le pentecôtisme attache plus d’importance à l’émotion religieuse qu’à la rigueur doctrinale. A l’origine, le pentecôtisme n’avait pas élaboré de théologie propre. Par la suite, il adopte pratiquement la théologie du fondamentalisme. Aux USA, les fondamentalistes rejettent les dons spéciaux revendiqués par les pentecôtistes.

En Afrique, la distinction entre les deux courants est plus difficile : « c’est la tendance pentecôtiste du fondamentalisme qui connait le développement le plus rapide à travers croisades, festivals, sessions... »

2. Théologie du fondamentalisme

Cette théologie a trois aspects caractéristiques : une interprétation particulière de l’histoire, l’évangélisme et le dualisme.

a. Une interprétation particulière de l’histoire

Cette interprétation insiste sur la prédiction d’une fin du monde imminente, selon la théorie du dispensationalisme.

1. La théorie du dispensationalisme

Théorie millénariste élaborée par l’Anglais John Nelson Darby (1800-1882), un des fondateurs des Frères de Plymouth [1].

L’histoire du monde est divisée en sept âges ou dispensations. Nous serions à la fin du 6ème âge qui prélude au glorieux règne millénariste de Jésus et des saints. La fin du 6ème âge doit être marquée par le ravissement (enlèvement au ciel) des vrais croyants et par sept années de tribulations. Ces dernières seront dominées par une guerre au Proche Orient qui culminera avec la bataille de l’Harmagedon (Ap 16,16) [2]. Aussitôt après, commencera le 7ème âge avec le retour de Jésus.

« Toute la théorie est basée sur une conception erronée de l’origine de ces textes apocryphes » (p. 11). Les malheurs sont interprétés comme des fléaux et des signes avant-coureurs de la fin des temps.

2. Conséquences de cette interprétation

On croit que les fléaux sont prévus par Dieu et donc inévitables.

Cette interprétation a des incidences politiques. En effet, à partir des textes apocalyptiques (Ézéchiel 38-39 sur le combat de Gog et Magog), le camp du bien a été assimile à celui des USA et celui du mal au communisme : on a annoncé une guerre nucléaire au Proche Orient qui verrait la défaite de l’URSS. Au nom du dispensationalisme, des NMR ont soutenu des mouvements parfois très réactionnaires contre des régimes de gauche : les Contras du Nicaragua opposés aux Sandinistes, la RENAMO du Mozambique contre le FRELIMO, l’UNITA contre le MPLA en Angola. Ces NMR ont accusé Mandela d’être communiste. Tout ceci s’est payé en vies humaines.

Après l’écroulement du communisme, le dispensationalisme semble vouloir faire de l’Islam le nouvel ennemi. Il soutient inconditionnellement Israël contre les pays arabes. Le dispensationalisme attise les tensions religieuses en Afrique.

b. L’évangélisme

[3] L’évangélisme s’est développé dans les Églises pentecôtistes américaines.

Principe : par sa mort, Jésus nous a rachetés du péché et de toutes les malédictions de la Loi, en particulier de la pauvreté. L’Évangélisme s’appuie sur Deutéronome 28 à 30 et sur Galates 3, 13-14. Dès lors, un vrai chrétien ne doit plus être pauvre ni malade : s’il est pauvre ou malade, c’est qu’il pèche ou manque de foi. Selon un des fondateurs de l’évangélisme, Dieu souhaite pour ses enfants la meilleure des nourritures, les plus beaux habits, les plus belles automobiles, etc. Un chrétien connait la prospérité en confessant sa foi et aussi en donnant à Dieu la meilleure part (voir Malachie 3, 8-11 et Marc 11, 24 et 10, 30).

L’évangélisme a un grand succès en Afrique à cause de la pauvreté ambiante. Les gens oublient les multiples causes sociales de la pauvreté et de la maladie : cette doctrine les détourne donc de l’engagement politique. L’Évangélisme ne se préoccupe que de ses fidèles et non de l’ensemble de la société.

c. Le dualisme

Le christianisme fondamentaliste est dualiste, d’inspiration manichéenne : tous les problèmes sont réduits à des alternatives simplistes du genre : Dieu ou Satan, le monde à venir ou ici-bas, la foi ou les œuvres (actions humaines, y compris caritatives).

Conséquences : si le monde d’ici-bas est à l’opposé du monde à venir, alors tout ce qui touche au monde présent est sans valeur. Il faut donc se préoccuper le moins possible de ce monde et le fuir pour éviter toute contamination.

Tout est présenté en termes de combat permanent entre Dieu et Satan : on suppose Satan et ses démons présents partout (voir Éphésiens 6, 12). Cette conception détourne de la recherche des causes politiques et économiques des injustices. Car Satan n’est pas directement responsable de la famine, et la prière seule ne va pas résoudre la famine.

Autre erreur due au dualisme : le fait de compter sur ses propres forces (les œuvres) est présenté comme incompatible avec la confiance totale en Dieu. Or, c’est Dieu qui nous donne des forces physiques et intellectuelles pour que nous les utilisions. Si nous voulons faire preuve d’autonomie et de responsabilité, il est essentiel que nous nous appuyions sur nos propres forces, tout en nous efforçant de faire la volonté de Dieu.

3. Ces doctrines ignorent le contexte africain

a. Une attitude de démission

La théologie du fondamentalisme est totalement hors du contexte africain. Elle va contre le développement de l’Afrique. Le système du parti unique a découragé les citoyens d’agir pour leurs pays : ils voyaient en l’État une structure d’exploitation et d’oppression, et non pas un instrument au service du peuple. Les gens en éprouvait un sentiment d’impuissance : ils pensaient ne rien pouvoir faire pour améliorer leur condition.

C’est dans ce contexte qu’il faut situer la prolifération des NMR. Les NMR occupent le vide culturel et social existant et donnent aux gens le sentiment de recréer une nouvelle société plus parfaite dans laquelle les membres se sentent unis et protégés. Il en résulte que certaines catégories sociales ont un sentiment de promotion dans les sectes.

b. Promotion de certaines catégories sociales

Les femmes

En effet, ces groupes parviennent à détourner les hommes de la boisson et à les rendre davantage responsables de leurs familles respectives. La famille peut mieux suivre la scolarisation des enfants, leur santé.

Les étudiantes

Grâce à ces groupes, les jeunes filles qui se trouvaient isolées sur les campus ont des relations égalitaires et d’amitié avec les jeunes gens ; elles participent à des loisirs sains et éducatifs

Les jeunes gens désireux d’exercer des responsabilités

Les voies pour « réussir » dans la société africaine sont encore limitées : il faut passer par le parti politique au pouvoir ou par de longues études. Les sectes n’exigent aucune formation de base mais donnent aux jeunes l’occasion d’exercer leur talent. Au Brésil, premier pays catholique du monde par les effectifs, les NMR ont actuellement plus de pasteurs que l’Église n’a de prêtres. Ceci vient de ce que la formation des pasteurs est bien plus courte que celle des prêtres. Ces pasteurs sont restés plus proches des gens.

4. Le défi à relever par l’Église

Cette partie, comme le reste du document, tient compte du document romain de 1985 (analysé ci-dessus). L’Église doit réfléchir sur ce qui est valable dans les NMR, mais elle a déjà tous les éléments pour agir correctement et elle ne doit pas renoncer à son message fondamental. L’Église doit insister sur quatre points principaux : prendre l’Afrique au sérieux, être proche des gens, avoir une liturgie de participation, mettre en valeur la Bible.

a. Prendre l’Afrique au sérieux

Prendre au sérieux sa culture, la religion africaine, et prendre au sérieux les besoins des gens et les gens eux-mêmes. Les traiter de sorte qu’ils deviennent confiants en eux-mêmes. Que l’Église ait une attitude indépendante et critique à l’égard des pouvoirs. Il faut prendre au sérieux les problèmes de santé et de guérison, le problème du mal, le surnaturel omniprésent. La théologie du Nord ne voit là que des problèmes mineurs. Or, les sectes les prennent au sérieux et cela attire les gens.

b. Une Église bien à nous

Les NMR créent un monde alternatif, un espace social où les gens se sentent libres, par opposition au monde sans espoir des régimes politiques oppresseurs. Dans les NMR, les personnes ont le sens de leur responsabilité, de leur dignité : elles pensent contrôler leur existence.

Par contre, en Amérique latine, l’Église apparaît comme une institution contrôlée par le clergé : c’est lui qui prend les décisions et non pas le peuple chrétien. La structure de l’Église paraît proche de celle d’un État autoritaire. Ceci a commencé à changer. Le document parle de l’Église d’Amérique latine, peut-être par crainte d’une véritable autocritique de l’Église en Afrique.

c. Un culte avec participation

Le culte catholique a beaucoup aidé les gens, mais il est souvent très officiel et formaliste.

Chez les Pentecôtistes, les célébrations sont spontanées et non structurées dans le détail ; elles peuvent durer des heures et provoquer un effet psychologique intense chez les gens dont la vie est souvent morose. Ce culte invite à la participation : les instruments de musique entraînent la foule qui chante. La célébration s’accompagne de témoignages, de récits de miracles ou d’interventions divines, de prophéties. Les gens s’expriment et communiquent par des récits.

Or, dans l’Église on a minimisé le rôle de l’expérience, des sentiments et des émotions.

Vatican Il a déjà apporté une évolution considérable dans le domaine de la liturgie. On n’en a pas tiré toutes les conséquences pour la participation des fidèles. Actuellement, dans l’Église catholique, l’expression spontanée des fidèles semble se manifester surtout dans les séances de guérison, les nuits de l’Évangile, etc., tandis que la célébration eucharistique demeure un temps sacré, encore très proche du modèle romain.

d. Mettre la Bible en valeur

Les NMR proclament que la Bible est au centre de leur vie. Les pasteurs prêchent la Bible à la main et se réfèrent à des textes précis. Des sessions bibliques sont régulièrement données.

Des doctrines telles que le dispensationalisme cherchent à s’imposer en s’appuyant sur une masse de citations bibliques. Nous aurons l’occasion de montrer les limites de ce type d’utilisation de la Bible.

Les catholiques accordent-ils de l’importance à la Bible ? Les protestants ont fait les plus grands efforts pour la traduire en langues vernaculaires. Dans le discours catholique, les autorités autres que la Bible (papes, encycliques...) sont souvent davantage cités que la Bible. La formation biblique est négligée. II faut publier des ouvrages de vulgarisation sur la Bible et, à l’occasion des sacrements (confirmation, mariage), offrir aux fidèles des Bibles et pas seulement des chapelets.

Notes :

[1] Darby a aussi fondé l’Assemblée de Dieu, différente des Assemblées de Dieu, plus tardives.

[2] L’Har-magadon, bataille eschatologique qui est la transposition de la bataille de Megiddo (2 R 23, 29) au cours de laquelle le roi Josias a été vaincu par le Pharaon Neko. Les sept dispensations de Darby semblent basées sur les sept fléaux de l’Apocalypse.

[3] Kä Mana, Théologie africaine pour temps de crise. Christianisme et reconstruction de l’Afrique, Paris, Karthala, 1993. Voir pp. 46-56.

Père Yves MOREL
Société des Jésuites
Dans : Le défi des sectes, des N.M.R. et des intégrismes, Abidjan, INADES, 1999.

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