Si on conçoit la chasteté de manière négative, en la réduisant uniquement à une pure et simple abstention des rapports sexuels, alors la chasteté ainsi mal comprise, sera sans doute un lourd fardeau, impossible à porter. L’instinct de reproduction est en effet très puissant et on ne peut seulement y renoncer qu'au nom d'un grand idéal, d'un grand amour.

Par contre si nous percevons la chasteté comme une vertu animée par l'amour qui permet à une personne de se donner de manière profonde, totale et vraie, alors la chasteté devient non seulement possible mais nécessaire pour vivre une personnalité pleinement intégrée.

Des cas particuliers peuvent se présenter : des cas de pathologie sexuelle par exemple ou le sujet devient incapable de vivre la chasteté. En effet des situations peuvent se vérifier ou l’individu, ayant reçu une mauvaise éducation qui n'a pas favorisé la formation de sa personnalité, ou ayant été victime de divers conditionnements, se trouve dans l’incapacité de vivre la chasteté.

Mais Dieu connait bien ces cas particuliers et est l'unique à juger le réel degré de liberté et donc de responsabilité de la personne dans de telles circonstances. En présence de tels cas particuliers l'éducateur est appelé à user de prudence et à assumer une attitude conciliante. Toutefois les discours de certains éducateurs et psychologues visant à réduire les responsabilités et à évacuer chez les sujets tout sentiment de culpabilité (par exemple dans le cas de la masturbation persistante) sont à désapprouver.

Même en partant d'un point de vue psychologique, c'est-à-dire de l'analyse des instincts innés en l’homme, des tendances, des besoins, des pulsions, on peut affirmer la possibilité de la chasteté car l’homme et la femme sont des personnes humaines douées de raison, de volonté, de liberté, capables d'autodétermination et de choix pleinement conscients. Dans ce sens il est nécessaire de tenir en considération l’importante distinction entre sexualité et génitalité.

La sexualité représente une dimension constitutive de l’être humain ; elle est intimement inscrite dans le sujet et appartient à l'être même de l'individu. Par conséquent personne ne peut renoncer à sa propre dimension sexuelle à travers laquelle elle est nécessairement appelée à se réaliser. Par contre, l’instinct de génération est seulement un aspect de la sexualité et appartient à l'ordre de l'avoir, du facultatif. De ce fait, l’homme et la femme peuvent bien renoncer à la dimension procréatrice de leur sexualité pour un grand idéal. La chasteté donc qui exige des renoncements temporaires à l'usage des ressources génitales, (excepté le cas des personnes consacrées qui vivent par vocation la chasteté parfaite et permanente pour le Royaume des Cieux) en vue d'un plus grand bien se révèle comme une vertu morale possible à assumer.

Dans cette perspective le sujet célibataire est appelé à vivre la chasteté qui implique le renoncement à l'exercice de la génitalité, car sa présente condition sexuelle de personne qui se prépare pour se donner de manière authentique à une autre personne l'exige au plan humain et moral. De fait, pour se réaliser pleinement « il est tout à fait indispensable de donner une éducation à la chasteté … qui rende la personne capable de respecter et de réaliser la signification sponsale du corps » [1].

Dans l’argumentation en faveur de la possibilité de la chasteté il faut remarquer que l'instinct de procréation (qui a une visée sociale pour la conservation de l’espèce) comporte naturellement l'exercice de la génitalité dont la satisfaction ne représente pas une nécessité contraignante comme par exemple la nécessité de manger ou de boire. En effet la sexualité ne s'identifie pas à l'exercice de la génitalité, lequel ne représente pas l’unique mode d’expression comme homme ou femme [2]. Il est important de souligner que l'usage des ressources génitales ne procède pas d'un quelconque déterminisme [3].

Si l’être humain ne peut opposer résistance à une nécessite vitale comme le manger ou le boire, il est cependant capable d’opposer résistance à une tendance, d’où la possibilité effective de la chasteté.

Un autre argument psychologique plaide en faveur de la possibilité de la chasteté. Il s’agit du pouvoir de la volonté humaine.

En effet on ne saurait réduire l’être humain à un faisceau d'instincts qui détermineraient toujours sa conduite dans le sens de la satisfaction de ces mêmes instincts. La personne humaine en fait se distingue de tous les autres êtres par sa capacité d'autodétermination, par sa capacité de disposer de sa propre existence, d'être le protagoniste libre et conscient de sa destinée. Certes, la personne humaine est appelée à tenir compte de ses instincts dans l'édification de sa propre existence, mais les instincts ne doivent jamais à eux seuls, prendre le devant de la scène. En effet, « la chasteté ne consiste pas à déserter la chair mais à faire que les revendications érotiques ne prennent le pas sur les projets de l'homme. Elle n'est pas abstention mais juste « réglementation » des relations sexuelles » [4].

La personne humaine, douée de raison et de volonté doit apprendre à identifier correctement ses instincts, à diagnostiquer leurs finalités, à les apprécier et non à les réprimer, à les canaliser, à les dominer et à les insérer harmonieusement dans une synthèse vitale vraiment humaine. La volonté humaine secondée par la grâce de Dieu peut dominer les instincts dans le sens de la pleine réalisation de la personne et de sa vocation particulière. Dieu offre gratuitement sa grâce à l’homme dans ses efforts pour répondre à sa vocation naturelle et surnaturelle. En effet, « la grâce est la faveur, le secours gratuit que Dieu nous donne pour répondre à son appel : de venir enfants de Dieu, fils adoptifs, participants de la divine nature, de la vie éternelle » [5].

La chasteté se révèle comme une vertu morale possible à assumer et nécessaire pour l’équilibre harmonieux de la personne humaine. Des lors, la chasteté peut-elle être de quelque manière nuisible à la personne ?


Notes :

[1] Jean Paul II, Familiaris consortio, n° 37.

[2] Cf. SGRECCIA E., Manuale di Bioetica, p. 216.

[3] Le courant freudien conçoit l'instinct comme une pulsion biologique innée qui relève de la libido, énergie déposée dans l'homme, et poussant à la satisfaction… (Cf. IDE P., Construire sa personnalité, Le Sarment FAYARD, Paris, 1991, p. 226).

« Une telle théorie tend à faire de l’instinct un besoin physiologique à satisfaire: les organes génitaux seraient régulièrement soumis à des tensions sexuelles notamment dues à l’accumulation de sperme dans les vésicules séminales, tensions qu'il faudrait décharger par le coït. Or, cette théorie n'a aucun fondement scientifique. De plus, c'est oublier que la sexualité implique un objet pour exister. Il n'y a pas de plaisir et de désir gustatif sans aliment. Même si la faim donne des crampes d’estomac, l'appétit est orienté vers un objet extérieur apte à le combler ... Nous ne sommes pas déterminés par un instinct sexuel qui nous dominerait; la liberté a prise sur lui. C'est la ce qui permet l'insertion de la vertu de chasteté; plus encore c'est cc qui rend la virginité voulue, possible et lui ôte toute perversité. Bref, la sexualité en sa dimension érotique et non pas procréatrice, est une réalité non pas physiologique mais psychique, non pas végétative mais sensible, et de ce fait maîtrisable... » (IDE P., Construire sa personnalité, Op. cit., p. 266).

[4] IDE. P., Op. cit., p. 267.

[5] Catéchisme de l’Eglise Catholique, Mame-Plon, Paris, 1992, n°1996.

Père François SEDGO
Religieux Camillien
Dans : Prévention SIDA et éducation chrétienne de la sexualité humaine, 1998.
Pages 170-174.

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