[1]

a. Le Liberia au 19ème siècle

A l’initiative de l’American Colonisation Society, le Liberia a été érigé en 1847 en État indépendant pour accueillir les anciens esclaves noirs d’Amérique qui acceptaient de retourner en Afrique (ce qui réduirait la population noire des USA !). Ces immigrants obtiennent des terres et s’y installent avec leur mode de vie. Mais les autochtones n’apprécient pas cette présence et préféreraient que la Grande-Bretagne avec laquelle ils sont liés (marins Krou) les colonise. D’où des conflits contre les colons américains. Impliqué dans un de ces conflits, William Wade Harris est emprisonné (1910). C’est un Krou originaire du pays Grébo, près de Garraway, au Sud-Est du Liberia.

Le christianisme a pénétré au Liberia grâce aux Méthodistes et aux Épiscopaliens. Ces derniers ont fait un gros travail de traduction de la Bible en grébo. Or, les Américano-libériens ont cherché à détruire ce travail. Notons l’importance des traductions de la Bible et surtout de l’Ancien Testament dans la diffusion des mouvements prophétiques.

b. La mission de Harris

Harris a suivi une formation catéchistique chez les Méthodistes. Il s’engage comme marin Krou, puis il sera maçon. Il se marie en 1885, devient instituteur assistant et catéchiste en 1892, est suspendu en 1904 (faute contre les mœurs), puis est réintégré. Il se fait remarquer par son intelligence et son courage. En prison, il a une vision de l’Ange Gabriel qui lui annonce la mon de sa femme et sa mission à venir : il doit lutter contre les fétiches et baptiser dans l’eau. En sortant de prison, il porte une nouvelle tenue, une aube blanche et une coiffure ; il tient une croix et une calebasse avec des perles, appelée « yaka ». Il est accompagné de deux assistantes habillées de blanc et qui manient les calebasses. Plus tard, il prendra trois autres assistantes. Sont-elles ses épouses ? Il répond : « Il y a une loi pour les Blancs et une autre pour les Noirs en ce qui concerne le mariage. » Comme il prêche en vociférant et en menaçant, on le prend pour un fou.

c. Harris en Côte d’Ivoire

Il pénètre en Côte d’Ivoire en 1913 : les autorités coloniales françaises ont soumis ce territoire, ont imposé aux populations l’impôt de capitation et les prestations en travail et ont forcé celles-ci à quitter leurs campements et à se regrouper dans de gros villages le long des pistes et de la voie ferrée. La vie économique et sociale des gens a donc été bouleversée. A ce moment, le catholicisme se trouve en difficulté : les missionnaires ont débarqué fin 1895, mais plusieurs sont morts de la fièvre jaune à Grand-Bassam. Le gouverneur Binger leur a confié l’enseignement public. Mais, en 1904, les lois de la séparation de l’Église et de l’État les contraignent à y renoncer. Puis ils sont mobilisés en 1914 et partent avec le sentiment d’un échec. Quand ils reviennent après le passage de Harris, les gens affluent nombreux pour entrer dans l’Église ! La prédication de Harris a contribué à la conversion des populations.

Harris est resté sur la côte et est allé jusqu’en Gold Coast (Ghana). Il tient la Bible en main, mais ne l’ouvre pas car il la sait par cœur et les gens sont illettrés. Partout où il passe, il désigne un homme du pays pour continuer son, œuvre. Il utilise les pistes tabou et mange les nourritures interdites pour prouver aux gens que ces coutumes n’ont aucun pouvoir. Le passage de Harris marque le début de la civilisation : on supprime les huttes réservées aux femmes en règles ; les veuves ne sont plus tenues à un isolement de 18 jours après la mort de leur mari ; les écoles se multiplient ; les populations apprennent les règles d’hygiène et de propreté.

« Harris annonce qu’il reçoit des messages du ciel. Il arrache les cigarettes de la bouche des fumeurs. Il prêche violemment contre le travail du dimanche. Il fixe longuement le soleil. » Il lutte aussi contre l’alcoolisme et recommande l’instruction. Il marque sa préférence pour l’Église catholique.

Il est expulsé de Côte d’Ivoire en avril 1915 pour deux raisons 2 parce que les employeurs européens voient d’un mauvais œil qu’il interdise le travail du dimanche : ensuite, parce que les autorités françaises craignent que les Anglais ne l’utilisent pour affaiblir la présence française en Côte d’Ivoire. Mais le colonisateur français n’a rien à reprocher à Harris à son action a été bénéfique et il a libéré les esprits pour le progrès économique et social en même temps que religieux. Harris est parti sans protester, en demandant au peuple de ne provoquer aucun trouble, de rentrer chez lui pour servir Dieu et de ne retourner aux fétiches sous aucun prétexte.

d. L’après Harris

Harris meurt le 23 avril 1929. Avant sa mort, il reçoit deux visites dont les messages sont contradictoires. D’abord, en septembre 1926, la visite du pasteur méthodiste Pierre Benoît qui souhaite que les fidèles de Harris rejoignent L’Église méthodiste. Harris aurait dit alors à Benoît : « Personne ne doit se joindre à l’Église catholique romaine s’il désire me rester fidèle ». Selon M. Bureau, « certains termes de ce document ont été ‘soufflés’ (à Harris) par un missionnaire trop zélé » (C’est-à-dire Benoît).

Ensuite, en 1928, deux Ivoiriens, partisans de Harris - John Ahui et Salomon Dagri - vont lui poser des questions sur le mariage et les collectes d’argent. Il reste dans l’ambiguïté pour le mariage, et met en garde contre les impositions et redevances de toutes sortes dans le domaine de la religion. Il ne s’en prend pas aux catholiques. Il annonce que la France subira des épreuves. John Ahui créera l’Église harriste après la 2ème Guerre Mondiale. Le Harrisme donnera aussi naissance à d’autres mouvements prophétiques.

e. Le message de Harris et son succès

Il frappe par sa grande simplicité :

- Il faut abandonner les pratiques de la sorcellerie et les cultes rendus aux fétiches.

- La vérité du Dieu unique est contenue dans la Bible et la force de Dieu est dans la croix de Jésus Christ.

Le Dieu de Harris est plutôt vengeur et jaloux. Jésus Christ intervient peu, mais sa mort est source de salut. Harris n’enseigne pas les dix commandements. En cas d’adultère, il faut se confesser à son conjoint.

Les points importants pour Harris :

- Le repos du dimanche,

- Ne pas mêler les questions d’argent à la vie religieuse,

- Brûler les fétiches,

- Prier de façon simple, si possible en chantant, pour obtenir la grâce d’une vie honnête,

- Les fidèles découvrent ainsi un Dieu fort, supérieur à toutes les puissances malfaisantes, sources de leurs souffrances.

Les populations voient en Harris un homme fort, à la manière des Blancs, qui puisait sa force, comme eux, dans le livre sacré et dans l’eau du baptême. Pour elles, leur retard vient de ce que Jésus n’a pas pu venir en Afrique. Harris a converti entre 100 et 120.000 personnes.

f. L’Église harriste aujourd’hui

Le principe de la « rétribution temporelle » commun aux religions traditionnelles et à l’Ancien Testament est fondamental dans le Harrisme. La réussite est la preuve d’une bonne attitude religieuse (évangélisme).

Le Harrisme a ses objets de culte bien définis : la Bible, la croix (sans représentation de Jésus Christ), les bougies, les calebasses. On tend à abandonner les calebasses et à insister sur la Bible. Mais on ne parle pratiquement pas de Jésus Christ. Les nombreux souvenirs des gestes et paroles du prophète libérien tiennent lieu de Nouveau Testament.

Les harristes font un gros effort pour construire des églises (cotisations élevées).

Le Harrisme maintient ses fideles sous la pression conjuguée de prières incessantes, de réunions longues et fréquentes, du contrôle des apôtres et des prédicateurs, de la peur continuelle de payer de sa vie la moindre incartade (car la sorcellerie est le péché mortel au sens propre). Les fidèles doivent s’accuser au premier signe de collusion avec le mal sorcier. La confession harriste rejoint donc l’aveu des rituels traditionnels. Parmi les fautes principales, celle de « faire la cour en plein air », car l’homme et la femme ne doivent pas se connaître en plein air. On retrouve là un vieil interdit traditionnel : « La force du Harrisme c’est que tout le monde est surveillé : nous vivons ensemble. »

Après la confession (souvent écrite par un catéchiste), des pénitences sont imposées : porter de grosses pierres, rester à genoux pendant le prêche, recevoir des coups de bâton, jeûner...

Il n’y a ni mariage sacramentel, ni mariage indissoluble. Une cérémonie à la naissance du premier enfant tient lieu de mariage.

La fierté du Harrisme est en grande partie fondée sur le maintien d’un détachement permanent vis-à-vis de la richesse. En fait, la réussite matérielle est un critère de religiosité. Ensuite, l’Église a des besoins grandissants en argent pour ses églises, ses écoles, ses activités...

« Le Harrisme, comme beaucoup d’autres mouvements religieux modernes en Afrique, ne peut s’expliquer qu’à partir de deux éléments primordiaux :

- le système africain d’explication du monde et de l’homme – dans – le – monde qu’est la sorcellerie et les moyens de l’obtenir ou de s’en défendre que nous appellerons le fétichisme, d’une part et, d’outre part,

- l’intervention du Blanc dans la société africaine : le Blanc possesseur d’un pouvoir supérieur et le Blanc introducteur de la révélation chrétienne sous la forme de fa Bible. Le prophète et le mouvement prophétique n’existent pas sans le sorcier et l’Européen. » [2]

Réflexion

Si l’on compare la nouveauté qu’a apportée la venue de Harris en Côte d’Ivoire en 1913-1914, et ce qu’est devenu le Harrisme aujourd’hui, on ne peut manquer d’être déçu : on est en présence d’un mouvement conservateur, et statique, centré sur ses pratiques liturgiques et n’ayant pas vraiment libéré l’homme de la peur de la sorcellerie. Une raison essentielle en est que le mouvement reste centré sur l’histoire de Harris et non sur Jésus Christ lui-même. Jésus Christ ne semble pas reconnu comme le sauveur de tous les hommes, mais seulement le sauveur des Blancs, comme le disent encore les Harristes.

Notes :

[1] Bureau René, Le prophète Harris et la religion harriste (Côte d’Ivoire), Université d’Abidjan, 1971, 192 p. Bureau René, Le prophète Harris de la lagune. Les harristes de Côte d’Ivoire, Paris-Karthala, 1996, 221 p. Dozon Jean-Pierre, La Cause des prophètes. Politique et religion en Afrique contemporaine, Paris, Seuil, 1995, 300 p. (La Librairie du 20ème siècle)

[2] R. Bureau p. 99 de l’ouvrage paru à Abidjan, 1971.

Père Yves MOREL
Société des Jésuites
Dans : Le défi des sectes, des N.M.R. et des intégrismes, Abidjan, INADES, 1999.

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