[1] Les principaux courants mystiques du judaïsme sont la Kabbale et le Hassidisme.

Le mot Kabbale signifie en hébreu post-biblique « tradition, doctrine reçue ». Il pourrait désigner toute transmission orale de la loi distinguée de la Torah écrite. En fait, le sens est plus restreint : la Kabbale est un mouvement religieux doublement ésotérique : elle s’occupe de sujets mystérieux auxquels ne sont initiés qu’une élite de disciples.

La Kabbale est le type le plus élevé et le plus complet de la mystique juive. Elle a réussi à imposer certaines de ses vues à l’ensemble du judaïsme, à influer sur ses conceptions et même sa prière officielle. Certains chrétiens, comme Pic de la Mirandole [2], se sont laissés fasciner par elle.

Les origines

Certains adeptes de la Kabbale la font remonter jusqu’à Adam ou au moins jusqu’aux Patriarches. D’autres la rattachent aux doctrines mystérieuses dont parlent des Apocryphes de l’Ancien Testament. En fait,

le Kabbalisme historique apparaît vers 1150 à Gérone, en Espagne.

Cette première manifestation du courant kabbaliste a été qualifiée de « prophétique » ou « extatique ». Son principal représentant est Abraham Abulafia, né à Saragosse en 1240, grand voyageur, qui s’est intéresse à la philosophie de Maïmonide. A l’âge de 30 ans, à Barcelone, il se plonge dans la mystique, est saisi par l’esprit prophétique et favorise de visions. Son œuvre décrit l’ascension de l’âme vers le trône céleste, ascension qui s’achève dans l’union à Dieu. Sa doctrine est une sorte de philosophie pratique de l’extase basée sur la méditation ; il ne se réfère pas à l’Écriture.

Au milieu du 13ème siècle, un cercle de Kabbalistes « prophétiques » ou « extatiques » s’établit en Provence (sud-est de la France).

Vint ensuite le Kabbalisme théosophique

Il est représente par le Séfèr-ha-Zohar ou Livre de la Splendeur. Cet ouvrage, devenu la vraie Bible des Kabbalistes, fut diffusé en Espagne à la fin du 13ème siècle par Moïse ben Shemtov de Léon, un Kabbaliste de Guadalajara ; il le faisait passer pour l’œuvre de Rabbi Shim’on bar Hohaï, tannaïte du 2ème siècle. Le Zohar comprend des éléments anciens qui remontent peut-être aux tannaïtes, mais aussi des adjonctions tardives. Il est rédigé dans un dialecte proche de l’araméen rabbinique. C’est une compilation qui se présente sous forme d’un commentaire de la Torah, du Cantique des Cantique, et du Livre de Ruth.

« Sur le fond d’un cadre palestinien imaginaire, on voir aller et venir le fameux maître de la Michna, Rabbi Simon ben Yochaï (ou Shim’on bar Hohaï, comme ci-dessus)... discourant avec ses amis et disciples sur divers sujets d’ordre humain et divin. La méthode employée dans le Zohar est modérée sur celle du midrash, c’est-à-dire, là où c’est possible, elle évite investigation théorique et laisse de côté la recherche systématique ; elle donne sa préférence aux genres homilétiques. Sa manière ordinaire de présenter une idée est d’élaborer l’interprétation mystique d’une sentence de l’Écriture. » [3]

La théologie de la Kabbale

Le Zohar se propose de décrire les opérations mystérieuses de Dieu. Dieu est l’En-soi, l’Infini ; il est un Dieu caché. Il possède dix attributs fondamentaux, les dix Sephirot (pluriel de Séfer-ha-Zohar) qui sont aussi dix étages de la vie divine. Les Sephirot ne sont pas une création, mais une émanation à l’intérieur de la divinité. Elles émanent l’un de l’autre, en lui.

Lorsque Dieu crée, cette création dépend de l’émanation des Sephirot. Les trois mondes de La création correspondent à ceux de l’émanation. La Kabbale admet, dans l’épanouissement de l’être divin qui se manifeste dans la création, une pluralité de puissances. Dans la multitude des shemot, des noms divins, elle voit la racine des matières multiples que Dieu a choisies, au cours de l’histoire, pour se révéler à l’humanité. Certes, l’unité divine est fondamentale. Mais Dieu est spirituellement inhérent au monde, ou immanent au monde créé : les formules kabbalistes sur ce point ont une saveur panthéiste.

Mission de l’homme : se purifier

Le monde n’a été créé que pour l’homme. Libre et pécheur, ce dernier a besoin de l’existence terrestre pour se purifier : la doctrine de la métempsycose assure sa parfaite purification. Pleinement purifiée, l’âme s’unit à Dieu dans un baiser d’amour ; la mort est le baiser de Dieu.

Le kabbalisme recourt au symbolisme lettres et des mots, et surtout des chiffres, ce qui est facilité par la valeur numérique des lettres dans l’alphabet hébraïque. Les procédés utilisés sont la Gematria, Notarikon, Temura. Par exemple, la Gematria établit une équivalence entre deux mots dont les lettres ont la même valeur numérique ; on peut ainsi passer de l’un à l’autre. Le Messie est appelé Consolateur (Menahem), parce que ce mot a la valeur numérique que Cemah (germe), qui est l’une des désignations du Messie. C’est encore sur la correspondance que se fondent les pratiques théurgiques et magiques de la Kabbale : en invoquant le nom d’un être, on participe à la puissance de cet être et de l’essence qu’il représente.

Les Kabbalistes ne retranchent rien aux prières et aux cérémonies de la synagogue : ils croient à leur valeur et à leur efficacité. Ils insistent sur la nécessité de la méditation, ils recommandent la dévotion intérieure et, par l’extase, ils visent à une union très intime à Dieu.

Parmi les maîtres de la Kabbale, Joseph Gikatilia a contribué par ses travaux de systématisation à assurer à la science ésotérique une place dans le cadre des études rabbiniques classiques. Le livre Sha’aré shamayim « les Portes du ciel », du grand théologien Isaac ibn-Latif, est conçu comme le pendant ésotérique du Guide de Maimonide. Le Kabbalisme est à l’origine d’un foisonnement littéraire au 14ème siècle. Puis, la situation du judaïsme espagnol se dégrade : les juifs devront se convertir au catholicisme ou s’exiler.

Évolution de la Kabbale

L’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492 est un véritable cataclysme que des auteurs ont comparé à la destruction du Temple. D’initiatique, le mouvement ésotérique devint populaire et se transforma en un mouvement aux accents apocalyptiques et messianiques très marqués. Le but que se proposa cette Kabbale fut le tiqqân, le « redressement », par des procédés mystiques, des tares inhérentes à la création à la suite du péché, et l’avènement des signes avant-coureurs de l’ère messianique.

Ensuite, avec les réfugiés venus d’Espagne, le mouvement kabbaliste reprit à Safed en Galilée et, de là, gagna toute l’Europe.

Notes :

[1] D’après Catholicisme …, Letouzey et Ané, 1996, t. 6, col. 1351-1353, par Ch. Bigaré, s.j.

[2] Pic de la Mirandole, humaniste italien (1463-1494) réputé pour ses connaissances étendues et la hardiesse de ses pensées : il voulait prouver que tous les systèmes philosophiques et religieux convergent vers le christianisme (d’après le Petit Larousse).

[3] Texte de Scholem.

Père Yves MOREL
Société des Jésuites
Dans : Le défi des sectes, des N.M.R. et des intégrismes, Abidjan, INADES, 1999.

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