[1] Quatre dicastères – le Secrétariat pour l’unité des chrétiens, le Secrétariat pour les non chrétiens, le Secrétariat pour les non-croyants et le Conseil pontifical pour la culture – ont envoyé en février 1984 un questionnaire aux Conférences épiscopales, aux Conférences de supérieurs religieux et autres organismes similaires « dans le but de réunir des informations et des indications sérieuses pour une action pastorale et des lignes de recherche ultérieures ». De nombreuses réponses ont été reçues (les Sectes et mouvements religieux sont considérés, non comme des ennemis, mais comme un défi à relever pour l’Église, en commençant par la conversion du chrétiens). En faisant la synthèse de ces réponses, le rapport des dicastères suit le plan ci-après :

1. Introduction
2. Raisons de l’extension de ces mouvements et groupes
3. Défis et approches pastorales (ici, 2 et 3 sont regroupés symétriquement en une partie)
4. Conclusion. S’y ajoutent : Synode 1935 et Recherches ultérieures.

1. Introduction

Diversité de ces mouvements

Il est difficile de trouver des termes appropriés : les termes « secte » et « culte » sont dépréciateurs et porteurs d’un jugement assez négatif. Les termes « nouveaux mouvements religieux », « nouveaux groupes religieux », sont plus neutres. Il est d’abord nécessaire de distinguer les sectes qui viennent des Églises chrétiennes de celles qui viennent d’autres religions ou d’un certain humanisme.

Mais la distinction entre les sectes d’origine chrétienne et certaines communautés ecclésiales orthodoxes (liées à l’Église) n’est pas toujours facile. Car l’esprit sectaire qui se caractérise par une attitude d’intolérance jointe à un prosélytisme agressif n’est pas l’apanage des seules sectes. Certains groupes chrétiens peuvent avoir cette attitude, puis évoluer.

Critère de distinction : les Sectes ajoutent à la Bible « d’autres livres révélés », d’autres « messages prophétiques » ; parfois, elles retranchent certains textes ou passages de la Bible et en altèrent le contenu.

Ces mouvements veulent marquer leur différence avec l’enseignement des grandes religions du monde. Ils apparaissent comme une menace pour la liberté des gens et pour la société ; ils ont des comportements distincts qui leur sont communs ; ils sont souvent autoritaires dans leurs structures ; ils recourent au lavage de cerveau et au contrôle mental ; ils entretiennent une contrainte collective et inspirent des sentiments de culpabilité et de peur [2].

Ce rapport fait apparaitre que les membres de l’Église catholique ont un vocabulaire imprécis pour parler de ces mouvements et pour les situer par rapport aux Églises ou en dehors d’elles.

Les problèmes posés

D’abord un problème pastoral : lorsqu’un membre d’une famille catholique a été enrôlé dans un tel mouvement, comment le prêtre pourra-t-il l’atteindre ? En général, il ne le pourra pas et devra en priorité soutenir et conseiller sa famille et ses amis.

Les groupes sociaux les plus affectés : d’abord les jeunes, surtout s’ils sont sans attache : chômeurs, non actifs dans la vie paroissiale, venant d’un milieu familial instable, appartenant à des minorités ethniques... Les campus sont aussi un terrain de recrutement. De même, les gens qui ont des relations difficiles avec les prêtres ou une situation matrimoniale irrégulière. Les sectes abusent souvent des bonnes intentions et des désirs des personnes insatisfaites.

Raisons du succès

Raisons du succès relatif des sectes auprès des catholiques :

- besoins et aspirations que l’on pense ne pas pouvoir satisfaire dans l’Église,

- techniques de recrutement et de formation dans les sectes,

- diverses raisons : intérêts économiques, intérêts ou pressions politiques, curiosité...

On trouve aussi des raisons universelles liées à l’interdépendance croissante de notre monde.

L’attrait des sectes est lié aux structures dépersonnalisantes de la société d’aujourd’hui qui créent des situations de crise au niveau individuel et social. Les sectes prétendent répondre à ces situations, aussi bien au niveau affectif qu’intellectuel. Mais elles répondent aux besoins affectifs de manière telle qu’elles obnubilent les facultés individuelles.

Le phénomène des sectes est moins une menace pour l’Église qu’un défi pastoral.

En abordant ce problème, rappelons le principe de la liberté religieuse reconnu par Vatican II. En outre, chaque personne a droit au respect : « notre attitude envers les croyants sincères doit être de compréhension et d’ouverture, et non de condamnation... » .

2. Attrait de ces mouvements et réponses à apporter

En général, au cœur des motifs qui conduisent aux sectes se trouve le « moi » dans sa relation aux autres (social), au passé, au présent, au futur (culturel, existentiel) et au transcendantal (religieux). Ces niveaux et ces dimensions sont en corrélation. Mettons en vis-à-vis ce que les sectes prétendent offrir et ce que l’Église doit apporter.

Besoin exprimé

Les sectes prétendent apporter

Ce que l’Église doit apporter

Recherche de l’appartenance : De nombreuses communautés et structures sont remises en question, ébranlées (famille, etc.), d’où un besoin ‘ d’appartenance.

Les sectes semblent offrir: chaleur humaine, attention et soutien dans des petites communautés soudées ; attention aux individus, etc.

Créer des communautés plus fraternelles que les paroisses et à dimension humaine des communautés ecclésiales de base soucieuses d’une foi vivante, d’amour et d’espérance ; des communautés qui célèbrent, prient, sont missionnaires, qui rendent témoignage, sont ouvertes et accueillantes.

Recherche de réponses devant les interrogations de notre temps.

Les sectes semblent offrir des réponses simples et toutes faites à des questions et des situations compliquées ; une théologie pragmatique, à succès, une théologie syncrétiste proposée comme « nouvelle révélation » (par opposition à « vieille » révélation) ; des directives bien tranchées, un appel à une supériorité morale, des preuves d’éléments « surnaturels ».

Se soucier de la formation approfondie et continue des prêtres et des laïcs. Qu’une véritable vie spirituelle leur donne le sens de Dieu et de la vérité.

Recherche d’intégralitéholisme ») [3] :

Des gens se sentent exclus, rejetés, blessés par leur société. Ils veulent une vision religieuse qui puisse harmoniser tout et tous ; un culte qui laisse place au corps et à l’âme, à la participation, la spontanéité et la créativité. Ils veulent être guéris corporellement.

Les sectes semblent répondre à ces désirs : salut, conversion, sensations, émotions, spontanéité, guérison, aide dans les problèmes de drogue et d’alcool …

Aider les gens à découvrir qu’ils sont uniques, aimés par un Dieu personnel. Porter une attention spéciale à la dimension de l’expérience, c’est-à-dire à la découverte personnelle du Christ par la prière et une vie engagée. Accorder une place particulière aux ministères de guérison par la prière, à la réconciliation, à la fraternité et à l’attention aux autres. Notre souci pastoral doit s’étendre non seulement à la dimension spirituelle, mais aussi aux dimensions physiques, psychologiques, sociales, culturelles, économiques et politiques de la vie des gens.

Recherche d’identité culturelle : En particulier dans le Tiers Monde où la société actuelle se coupe des valeurs culturelles et sociales traditionnelles.

Les sectes semblent davantage répondre aux aspirations des gens en matière de spontanéité, de participation, de style de prière, de prédication.

C’est le problème fondamental de l’inculturation, problème fortement ressenti en Afrique : les Africains veulent un christianisme plus simple, intégré aux divers aspects de la vie quotidienne, aux souffrances, aux joies, etc.

Besoin d’être reconnu, d’être spécial : Les gens éprouvent le besoin de sortir de l’anonymat, de sentir qu’ils ont une identité. Ils se sentent noyés, ignorés dans les grandes paroisses, les grandes administrations et entreprises, dans les villes.

Les sectes semblent avoir un certain souci de l’individu, offrir des chances égales de ministère et de direction, de participation, d’expression ; une possibilité de développer son propre potentiel ; la chance d’appartenir à un groupe d’élite.

La responsabilité du chrétien ne s’exerce pas seulement dans la communauté rassemblée, mais dans sa famille, dans son travail. Il est le représentant de la communauté auprès de chacune de ces instances.

Quête de la transcendance : Trouver une réponse aux questions ultimes de la vie, quelque chose qui puisse changer la vie de manière significative. L’Église est souvent perçue comme une institution se préoccupant de morale, mais pas de cette relation. Les gens qui ont le sentiment de faire une expérience religieuse n’osent pas en parler aux prêtres.

Des sectes offrent une formation biblique, le sens du salut, les dons de l’Esprit, l’accès à la méditation, l’accomplissement spirituel.

La liturgie romaine classique paraît étrangère à la vie quotidienne. La Parole de Dieu doit être redécouverte comme un élément important pour l’édification de la communauté. Importance de la « réception » autant que de la « conservation » de cette parole. La prédication doit avoir une dimension biblique. Il faut parler le langage des gens. Que le prédicateur donne son témoignage.

Besoin d’une direction spirituelle : Dans les familles, il peut y avoir manque de soutien parental, dans l’Église un manque de direction et d’écoute.

Les sectes semblent offrir direction et orientation de la part des chefs charismatiques. La personne du chef (gourou) est déterminante. Parfois, il n’y a pas seulement soumission, mais dévotion presque hystérique envers un chef spirituel influent.

Besoin d’évangélisation, de catéchèse, d’éducation et de formation continue dans la foi, pour tous, fidèles et clergé. Ce processus devrait porter à la fois sur l’information concernant notre tradition catholique et les autres traditions, et sur la formation : direction dans la foi personnelle et communautaire, approfondissement du sens du transcendant, de l’eschatologie, de l’engagement religieux, de l’esprit communautaire, etc.

Besoin de vision : Face à notre monde de destruction, de violence, de peur, les gens cherchent un signe d’espoir. Certains ont le désir de rendre le monde meilleur.

Les sectes semblent offrir : une « nouvelle vision de soi », de l’humanité, de l’histoire, du cosmos. Elles promettent le commencement d’un nouvel âge, d’une nouvelle ère.

L’Église doit aider les chrétiens à retrouver d’une part la certitude de la proximité de Dieu, d’autre part le sens de l’eschatologie, l’attente joyeuse du retour du Christ.

Besoin de participation et d’engagement : les « chercheurs » (ou « seekers ») ne ressentent pas seulement le besoin d’une vision de la société actuelle et future, ils veulent aussi participer aux prises de décision.

Les sectes semblent offrir : une mission concrète pour un monde meilleur, un appel à un don total, une participation à un plus grand nombre de niveaux.

Diminution constante ou insuffisance des ministres ordonnés et des religieux. Nécessité d’une promotion renforcée des ministères diversifiés et d’une formation continuelle des responsables laïcs. Les prêtres ne doivent pas être considérés comme des administrateurs ou des juges, mais plutôt comme des frères, des guides, des consolateurs, des hommes de prière. Combler la distance qui sépare l’évêque des prêtres et des fidèles.

Récapitulation : Les sectes semblent animées par leur croyance, avec un engagement puissant et souvent magnétique, communicatif. Elles vont à la rencontre des gens, là où ils sont, de façon et personnelle, sortant l’individu de l’anonymat, promouvant la participation, l’engagement. Elles accompagnent l’individu de manière intense, par de multiples contacts, par un soutien et une direction continue. Elles l’aident à réinterpréter son expérience. Elles font habituellement un usage convaincant de la parole : prédication, médias, Bible, ministère de guérison. Elles se présentent elles-mêmes comme la seule réponse, la « bonne nouvelle » dans un monde chaotique.

Réponse de l’Église : l’Église doit avoir un souci maternel pour les gens qui perdent le sens de leur identité, qui se trouvent isolés. La destruction des structures sociales traditionnelles et des modèles culturels laisse beaucoup d’individus désorientés, déracinés et donc vulnérables. Tous ces symptômes représentent de nombreuses formes d’aliénation. Il y a un vide qui demande à être comblé. Il faut éviter que les déficiences ou l’inadaptation de l’Église facilite le succès des sectes.

Les réponses pastorales varient selon les personnes et les sectes.

Il faut informer les fidèles, les mettre en garde et même engager des aides professionnelles pour conseiller et assurer une protection légale. Parfois recourir à l’intervention de l’État.

Il n’existe généralement pas ou peu de possibilités de dialogue avec les sectes : elles sont fermées au dialogue et sont un sérieux obstacle à l’œcuménisme.

Néanmoins, il faut avant tout garder le respect de la liberté religieuse et de la personne. Le moyen de lutter contre les sectes n’est pas de chercher à les éliminer ou à les interdire, mais de relever le défi qu’elles représentent pour l’Église et en nous.

3. Techniques de recrutement et de formation

Tout ne dépend pas de l’attrait éprouvé par les gens. Certaines techniques de recrutement et de formation (« training ») et certaines procédures d’endoctrinement sont très sophistiquées et contribuent au succès des sectes et des cultes. Ne se doutant pas que cet arsenal va être déployé, les gens sont sans méfiance et sans défense.

Contrairement à l’Église qui attend des fidèles un consentement capable et responsable, les sectes imposent souvent leurs propres normes de pensée, de sentiment et de conduite. Les gens (surtout les jeunes, mais aussi des personnes âgées) sont des proies faciles pour ces techniques qui sont souvent une combinaison d’affection et de déception : le « love-bombing », le « test de personnalité » ou l’abdication.

Voici quelques moyens utilisés :

Attirance

- Processus subtil d’introduction du converti et découverte progressive de ses véritables interlocuteurs.

- Technique de domination : « love-bombing » (on est submergé par les attentions, les délicatesses, les égards, les flatteries des personnes qui accueillent), offre d’un « repas gratuit dans un centre international pour amis », technique du « flirty-fishing » ou prostitution des adeptes comme méthode de recrutement.

- Distribution d’argent, de médicaments.

- Réponses toutes faites ; on force quelquefois la décision des recrues.

Reniement du passé, abandon au gourou :

- Isolement : contrôle du processus rationnel de pensée, élimination de toute information ou influence extérieure qui pourrait briser la fascination et le processus d’assimilation des sentiments, des attitudes et des modèles de comportement.

- Détournement des recrues de leur vie passée ; on souligne leurs comportements passés déviants, comme l’usage de la drogue, les égarements sexuels ; on se moque de leurs troubles psychiques, de leur manque de relations sociales, etc.

- Méthodes d’altération de la conscience conduisant à des perturbations de la connaissance (« bombardement intellectuel ») ; utilisation de clichés empêchant la réflexion ; systèmes logiques clos ; limitation de la pensée réflexive. Pour leur prouver qu’ils ont absolument besoin du mouvement.

- Maintien des recrues dans un état d’occupation continue (longues heures de travail, sous-alimentation), en ne les laissant jamais seules, exhortation et formation continuelles dans le but de parvenir à un état d’exaltation spirituelle, de conscience émoussée ; écraser la résistance et la négativité...

- Exigence d’un abandon inconditionnel au fondateur, au leader.

- Forte concentration sur le leader : on diminue le rôle du Christ au profit du fondateur.

4. Bilan

Le document romain donne les clés d’une analyse correcte du phénomène des sectes. Il ne fait peut-être pas assez apparaître la puissance des sectes, leur organisation semblable à celle des entreprises modernes qui utilisent les médias et la publicité (parfois mensongère), et leur danger. Le document romain est de peu postérieur aux travaux de la Commission parlementaire Vivien (1985) en France, et antérieur aux travaux de la Commission Guyard (décembre 1995) qui insistent toutes deux sur le danger des sectes. Il est antérieur aussi à de nombreux procès dans divers pays contre Moon et son Église, contre l’Église de Scientologie, etc.

Cependant, ce document romain n’explique pas assez comment concilier, d’une part, le dialogue, le respect à l’égard des adhérents et, d’autre part, la prudence : que faire si ces mouvements sont dangereux et si les leaders de ces sectes sont d’habiles manipulateurs ?

Notes :

[1] La Documentation catholique, n°1919, 1.06.1986, p. 547-554.

[2] Breese Dave: Know the Marks of Cults, Vitor Books, Wheaton, Ill., 1975.

[3] Holisme vient du grec holos = tout. Le holisme veut considérer les choses dans leur appartenance à la totalité.

Père Yves MOREL
Société des Jésuites
Dans : Le défi des sectes, des N.M.R. et des intégrismes, Abidjan, INADES, 1999.

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