En insérant cette note sur l’attitude musulmane à l’égard de Mahomet, nous persistons à croire que la foi monothéiste de l’Islam constitue son bien le plus précieux à l’exclusion de toute « dévotion ». La profondeur et parfois la véhémence de la « dévotion » à Mahomet, ne représente en Islam, si l’on excepte les élévations des mystiques, qu’une sorte d’attachement à un bien de famille. Voir dans le chapitre suivant notre développement sur la Shahâda.

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Il serait difficile d’exagérer la force et les effets de l’attitude musulmane à l’égard de Mahomet. La vénération pour le prophète était un sentiment naturel et inévitable, tant pendant sa vie que plus tard ; mais il y a là plus que de la vénération. Les liens personnels d’admiration et d’amour qui lui attachèrent ses compagnons ont trouvé écho à travers les siècles grâces aux moyens créés par la communauté pour les faire ressurgir dans toute leur fraîcheur à chaque génération.

Le plus ancien de ces moyens fut la narration du Hadîth. On a tant écrit sur la fonction légale et théologique du hadîth que les aspects plus personnels et religieux en ont presque été perdus de vue. Il est vrai que la nécessité de trouver une source autorisée qui complétât les prescriptions légales et morales contenues dans le Coran conduisit à la recherche d’exemples donnés par Mahomet dans sa vie et ses pratiques quotidiennes. On pouvait être certain que s’il avait dit telle ou telle chose, agit de telle ou telle façon, approuvé tel ou tel acte, l’on avait en lui un guide absolument digne de confiance pour la juste règle à adopter dans toute situation analogue. Et il est vrai également que cette recherche dépassa de loin les bornes de la crédibilité ou de la simple véracité et que les fruits en furent, en temps voulu, théologiquement rationalisés par la doctrine et l’inspiration cachée.

Mais, à l’origine, ce fut le produit naturel d’une simple piété et fidélité personnelle, qui est restée vivace en dehors des milieux de théologiens et de juristes, et aussi dans ces mêmes milieux. A la vérité, l’existence de cette attitude parmi les membres de la Communauté en général est la condition préalable nécessaire à l’essor des attitudes légales et théologiques. Elle commença selon toute probabilité du vivant même de Mahomet, et l’un de ses buts (peut-être même son but principal) fut de conserver et de transmettre aux générations suivantes le portrait et la personnalité de l’homme Mahomet. Sans le hadîth, il serait devenu au cours du temps une figure sinon estompée, du moins schématisée, à l’arrière-plan de leur histoire et de leur religion. Le hadîth, représentant son existence humaine dans une masse exubérante de détails vivants et concrets, non seulement proposa aux musulmans une peinture minutieuse de la vie humaine telle qu’elle devait être vécue, mais plus encore les relia à lui par le même lien étroitement personnel que celui dont avaient été favorisées les premiers Compagnons, lien qui, bien loin de s’affaiblir, n’a fait que croître avec les siècles. La figure de Mahomet n’est jamais devenue stylisée et conventionnelle, et il est à peine exagéré de dire que la ferveur de ce sentiment personnel pour le bien-aimé Prophète est depuis longtemps l’élément le plus vital dans la religion des masses musulmanes, au moins chez les Sunnites.

La force de ce courant dans la pensée religieuse musulmane se décèle dans la variété des formes où il a trouvé son expression. Pendant les premiers siècles, il grossit la masse de la Tradition en transférant au Prophète maints éléments tirés de l’héritage religieux du christianisme et même du bouddhisme (en dehors de la multiplication des hadîth juridiques et théologiques). Mais plus tard la piété musulmane inventa d’autres moyens d’expression, et plus libres que le hadîth n’en pouvait fournir avec son armature rigide et scolastique. Du côté purement littéraire, ce furent les nombreuses sîra-sou biographiques, dont celles écrites de notre temps par plusieurs auteurs musulmans éminents ne sont pas les moins remarquables ; des ouvrages sur les preuves de la vocation prophétique de Mahomet (dalâ’il) et sur sa personnalité (chamâ’il) et une multitude d’autres ouvrages, tant en prose qu’en vers ; particulièrement les qasîda’s ou odes panégyriques, dont la Burdah d’al-Bûsîrî est la plus célèbre.

Cependant, si populaires qu’aient été et soient encore beaucoup de ces œuvres, leur diffusion et leur influence furent néanmoins surpassées de loin en tous milieux et toutes classes, par les hymnes et cantiques composés par les Soufis en l’honneur du Prophète, et spécialement ceux qui s’incorporèrent aux dévotions soufies dans les cérémonies publiques. La beauté extatique de beaucoup de ces hymnes soufis (par exemple le poème de Rûmî dans les sélections de R. A. Nicholson tirées du Dîvâni Chamsi Tabriz, n° IV) étreint le cœur et l’âme avec une force comparable à celle du Coran lui-même ; mais même des compositions beaucoup plus médiocres pouvaient, dans une atmosphère d’enthousiasme collectif, produire des effets et des émotions similaires. La vénération cérémonielle de Mahomet, introduite et popularisée dans le monde musulman par les Soufis, correspondait si exactement aux sentiments et aux besoins de dévotion des musulmans qu’elle a survécu, même dans les classes que n’attire plus le Soufisme. Des fêtes de familles rituelles continuent à être étoffées de cérémonies et de récitations en l’honneur du Prophète, et elles sont observées avec enthousiasme par la communauté entière au jour où se célèbre l’anniversaire du Prophète (mawlid an-nabî, 12 Rabî’ al-awwal). Modernistes et traditionnalistes, Soufis, Salafis, ‘ulama et musulmans tout court se rencontrent ici sur un terrain commun. Leurs attitudes intellectuelles peuvent offrir de larges divergences, mais dans leur dévotion et leur affection pour Mahomet, ils ne sont qu’un.

H. A. R. GIBB, La structure de l’Islam, trad. de Jeanne et Félix ARIN, éd. Larose, 1950, pp. 27-29.

Note :

Translittération de l’arabe : En dehors des transpositions courantes des noms et des mots arabes (Mahomet pour Muhammad, Coran pour Qur’ân, etc.), nous avons adopté un système de translittération dénué de technicité, mais permettant au lecteur non initié d’approcher au mieux la prononciation de l’original. Ce manque de technicité, qui ne comporte aucun risque d’erreur pour ceux qui savent, n’en cache pas davantage pour ceux qui ignorent.

Y. MOUBARAC
Dans : L’Islam, Paris, Casterman, 1962, 213 p.
Pages 38-39.

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