L'Islam des origines

Par Y. MOUBARAC

Une étude sur la naissance de l’Islam revient pratiquement à considérer l’éclosion de son livre sacré [1], le Coran. La personne du fondateur de l’Islam n’a pas en effet aux yeux de ses adeptes la même importance, par exemple, que celle de Jésus pour les chrétiens. En revanche, le Coran est incomparablement plus important pour les musulmans que ne l’est l’Evangile pour les disciples du Christ ou la Bible pour Israël. Mahomet (Muhammad) est en Islam le transmetteur de la parole de Dieu consignée dans le Coran et c’est son principal, sinon son unique titre de gloire [2]. De plus, les attestations les plus sûres sur sa vie nous sont livrées par le Coran. Tout donc nous ramène, tant les exigences de l’histoire que la vision religieuse de l’Islam, à suivre la formation de son livre et à examiner le message religieux qui y est proposé.

570 ou 580.

Naissance de Mahomet à la Mekke, dans la famille de Qoraïch. L’événement ne saurait être daté avec certitude. L’appellation de ‘am al-fîl (ou l’année de l’éléphant) traditionnellement reçue, placerait la naissance du Prophète l’année où sa ville natale aurait été attaquée par les Abyssins, maîtres de l’Arabie méridionale (et possesseurs d’éléphants, tout au moins d’un éléphant !). Mais cette attaque dirigée par leur chef Abraha a dû avoir lieu bien avant 570 [1]. La notation la plus sûre sur la naissance du Prophète nous est fournie par le Coran et elle est suffisante. Le Prophète dit à ses compatriotes incrédules : « Je suis demeuré toute une vie (« ‘umr ») parmi vous avant cette prédication. » (Coran 10, 16). Il s’agit de la « durée d’une génération » [2]. Mahomet aura commencé son ministère prophétique, comme cela se passait à l’ordinaire dans le monde sémitique, à l’âge d’homme mûr ; il devait avoir trente ou quarante ans [3]. Une datation plus précise de sa naissance est assez indifférente en elle-même.

Il ressort de l’exposé précédent que la seconde période de la vie de Mahomet, celle qui suit l’Hégire, est beaucoup plus chargée de faits que la première. Du moins elle s’éclaire davantage à la lumière de l’histoire et nous montre le Prophète aux prises avec des puissances diverses dont il triomphe tour à tour : compatriotes endurcis dans leur incrédulité, juifs médinois inconvertissables et railleurs, chrétiens du Najrân apparemment dociles, tribus bédouines retorses, sans parler de ses adeptes, Muhâjirûn et Ansâr.

Qu’en est-il en fonction de cette période de sa vie, du message prophétique ?

La présentation que nous venons de faire de la thèse critique sur les variations du message coranique entre la Mekke et Médine, est forcément schématisée. Cependant, elle ne l’est guère plus que ce qui a été proposé au sujet de l’histoire coranique qui forme la charnière de la prédication de Mahomet.

Toute cette question de l’évolution du message coranique repose donc sur une considération de l’ordre chronologique des textes. Celle-ci repose à son tour sur une considération des influences subies par le Prophète de l’Islam. Nous avons dit un mot de l’ordre chronologique à propos de l’histoire d’Abraham. Que faut-il penser maintenant des « sources » de l’inspiration prophétique et du message qui en est l’expression ?

Il convient de rappeler ici qu’avant d’être judaïsant ou christianisant, le Coran est d’abord et essentiellement « arabe ». C’est ce qui fait après tout que l’Islam est né et qu’il ne peut en aucune façon être considéré comme une communauté religieuse d’origine biblique. C’est ici qu’il convient même de considérer comment tout en reconnaissant les traditions juives et chrétiennes antérieures et en les reprenant partiellement, l’Islam n’est pas dans la même lignée.

Cette ligne de recherche a été naguère suivie dans les études concernant les hanîf-s [1]. Le terme reste obscur et ceux qu’on appelle ainsi bien méconnus. Il semble que l’on soit engagé sur cette voie dans une impasse. Tout ce qu’on peut affirmer, c’est que Mahomet fut un hanîf heureux. Il a réussi une réforme désirée, semble-t-il, voire entreprise, par nombre de personnages religieux qui se défendaient d’appartenir à une quelconque communauté existante dans le monde arabe d’alors, mais s’en détournant au contraire (sens étymologique de la racine HNF ?), se réclamaient au dîn al-fitra, la toute originelle religion [2].

En insérant cette note sur l’attitude musulmane à l’égard de Mahomet, nous persistons à croire que la foi monothéiste de l’Islam constitue son bien le plus précieux à l’exclusion de toute « dévotion ». La profondeur et parfois la véhémence de la « dévotion » à Mahomet, ne représente en Islam, si l’on excepte les élévations des mystiques, qu’une sorte d’attachement à un bien de famille. Voir dans le chapitre suivant notre développement sur la Shahâda.

Le Coran est composé de 114 chapitres appelés sourates, et de 6 226 versets appelés âyât. Typographiquement considéré, ce texte correspondrait approximativement au Nouveau Testament. Il a d’autre part cela de commun avec cet ensemble scripturaire, que ses chapitres, comme les épîtres pauliniennes, sont classés par ordre de grandeur décroissant. Seule la Fâtiha ou chapitre d’ « ouverture », est détachée pour servir d’exorde à l’ensemble du texte sacré, comme de tout acte de piété en Islam. C’est un peu le correspondant du Notre Père dans le Christianisme [1].