Message des Evêques du Burkina Faso

15 octobre 2010

Sommaire

INTRODUCTION

Salutations

Double visage de l’indépendance

Reconnaissance envers les lutteurs

Devoir d’un bilan

I - DES ACQUIS

Attachement au pluralisme politique

Effort pour le développement

Lutte contre la pauvreté

Réalisations sociales

Créations culturelles

II - DES INSUFFISANCES

Egoïsme de la classe politique

Excès politiques

Oubli du bien commun

Démocratie apparente

Faiblesse de développement et ses causes

Pauvreté et misère

Menaces pour la société

Violation des droits et difficile accès à la justice

La corruption

Inégalités entre citoyens

III - PERSPECTIVES ET AVENIR

Pour une vraie démocratie

Participation de tous

Base culturelle du développement

Au service de l’homme

Domaines prioritaires d’investissement

Nécessité d’une vraie réconciliation nationale

IV — LES DEVOIRS DE CHACUN

La mission de l’Eglise

Appels

Pour une renaissance du Burkina Faso

CONCLUSION

 

INTRODUCTION

Salutation

Fils et Filles de l’Eglise-Famille de Dieu!

Et vous Frères et Sœurs en humanité !

Que Dieu, source de tout nouveau départ dans la solidarité, la justice et la réconciliation vous donne la paix en abondance! Rendons grâces à Dieu qui nous offre de nouvelles possibilités d’être nous-mêmes!

A la veille de l’indépendance de notre pays, nos vénérables prédécesseurs, les Evêques de la Haute-Volta d’alors, avaient adressé un message à tous les fidèles [1] pour leur signifier que tout chrétien doit participer à la construction de son pays dans un esprit de service en s’engageant dans la politique.

1. A l’aube de la célébration du cinquantenaire de l’indépendance du Burkina Faso, nous, Archevêques et Evêques du Burkina Faso, sommes heureux de vous adresser ce message de félicitations, de bénédiction mais aussi d’interpellation, pour tout ce que nous avons accompli ensemble durant ces cinquante années écoulées et pour tout ce qui nous reste encore à entreprendre pour faire de notre souveraineté une réalité concrète, positive, au service de nos populations et pour le bien de tous.

Double visage de l’indépendance

2. Notre accession à la souveraineté internationale est un acquis historique conquis de haute lutte par notre peuple, qui a tant souffert et continue de souffrir du joug colonial qui lui a été imposé. Que s’est-il donc passé pour que notre peuple, à l’instar d’autres peuples africains, ait été mis sous la dépendance d’autres peuples? Il est sans doute possible et facile d’indexer l’autre, l’étranger, de stigmatiser son esprit conquérant, dominateur, colonial. Mais nous devons reconnaître avec courage que notre mise en dépendance et notre marginalisation ont aussi été facilitées par nos propres turpitudes, comme on peut le constater aujourd’hui encore. La domination externe est souvent relayée par les acteurs locaux; or, aucun royaume divisé ne peut tenir [2], surtout face à mieux organisé et plus fort que lui. Les sociétés africaines, malgré la richesse de leurs cultures et la complexité de leurs systèmes de gouvernance interne ont souvent prêté le flanc. Il faut le reconnaître, tout n’a pas été beau dans notre histoire précoloniale et même postcoloniale, ce qui a facilité et continue de faciliter notre dépendance à l’égard d’autres sociétés. Dans ce qui nous est arrivé et continue de nous arriver, notre responsabilité interne, individuelle et collective, est donc grande, en particulier celle de ceux qui ont la charge de conduire le peuple.

Reconnaissance envers les lutteurs

3. Il ne s’agit pas de rejeter systématiquement ce qui vient de l’extérieur. L’Afrique a toujours été ouverte aux échanges externes et à la coopération avec les autres, s’enrichissant culturellement à leur contact et les enrichissant également dans le cadre d’une commune humanité. Cependant, en dépit des innovations et des progrès qu’elle a bien pu introduire en Afrique, aux plans politique, économique, social et culturel, l’œuvre coloniale a été plutôt traumatisante pour notre peuple, en ce qu’elle a été principalement une violente entreprise d’exploitation, de domination et d’asservissement de l’homme par l’homme. C’est pourquoi, dans le sens d’un devoir de reconnaissance, il nous appartient de célébrer le courage de ces Hommes et femmes qui ont lutté, parfois en donnant leur vie, pour l’émancipation de notre peuple. Nous devons reconnaissance aux acteurs de la décolonisation pour avoir préféré la liberté et lutte pour l’indépendance. Nous devons reconnaissance à nos aînés, qui ont jeté les bases d’un Burkina Faso prospère par le travail, l’effort, l’innovation, la créativité. Nous nous devons d’être heureux et fiers de ce que nous avons construit ensemble et qui fait l’admiration de beaucoup : une jeune nation où règnent la paix et la cohésion entre différents groupes ethniques et religieux.

Devoir de bilan

4. Ensemble, avec vous tous et selon notre vision chrétienne, dressons un bilan de nos 50 ans d’indépendance et contribuons à ouvrir des perspectives pour une renaissance de notre pays. Les acquis significatifs que nous retenons reflètent le double visage de notre indépendance : notre responsabilité personnelle et active dans notre soumission au colonisateur et nos efforts de lutte pour l’indépendance. Les insuffisances dans ce bilan révèlent surtout nos comportements qui freinent le développement du pays et le plein exercice de sa souveraineté.

I - DES ACQUIS

De nombreux acquis ont été engrangés, au fil des différents types de régimes politiques que notre pays a expérimentés.

Attachement au pluralisme politique

5. L’histoire politique de notre pays se présente sans doute en dents de scie, caractérisée par une grande instabilité politique du fait de la succession de régimes constitutionnels et de régimes d’exception, et d’une violence en politique qui s’est prolongée jusque dans les années 2000. Malgré la succession des régimes d’exception, la société burkinabè a toujours été à la quête du progrès démocratique, grâce à la prégnance du pluralisme des partis politiques, des syndicats, de la presse, et à l’existence d’une société civile citoyenne et dynamique, véritable contre-pouvoir, fortement attachée aux principes et aux valeurs démocratiques.

Voila vingt ans qu’a été engagé le processus actuel de démocratisation politique au Burkina Faso. Scruter cette construction démocratique en cours commande d’avoir présent à l’esprit le passé récent fait d’autoritarisme et de violences politiques dont il faut maintenant venir à bout pour pouvoir institutionnaliser la démocratie; chose d’autant plus complexe et difficile que le pluralisme politique et la culture démocratique ne sont pas suffisamment ancrés dans les traditions. Malgré un environnement sociopolitique peu favorable, on observe une progression sensible des libertés civiles et notamment d’une liberté politique beaucoup plus grande. Comment trouver les moyens pour soutenir et approfondir les avancées démocratiques, pour continuer à progresser et empêcher tout retour en arrière ?

Effort pour le développement

6. Le Burkina Faso a réussi, globalement, depuis son indépendance, à assurer des performances économiques et sociales moyennes qui constituent autant d’acquis et de blocs fondateurs dans la construction d’une nation soucieuse de prospérité, de solidarité et de justice sociale. Il doit cependant faire face à des problématiques majeures, relever des défis et s’approprier les ressorts du progrès, afin d’assurer une croissance accélérée et un développement durable susceptibles d’entraîner une réduction soutenue de la pauvreté de masse en pauvreté résiduelle.

Depuis l’indépendance en 1960 jusqu’à la fin des années 1980, l’économie du Burkina Faso a fonctionné sous régime d’intervention de l’Etat. La planification a été adoptée comme instrument de gestion de l’économie nationale durant ces trois décennies. C’est ainsi que l’Etat burkinabè a joué un rôle prépondérant dans la gestion du développement. Cet interventionnisme se justifiait, pensait-on, notamment par le petit nombre des acteurs privés opérant dans l’économie et par la limitation des ressources techniques et financières. Il a en tout cas permis d’impulser un certain développement au pays.

Mais progressivement, la planification comme stratégie et mode de gouvernance macroéconomique et de régulation du développement a perdu de sa pertinence et n’a pas réussi à se légitimer face aux turbulences conjoncturelles, aux déséquilibres structurels et à l’aggravation de la pauvreté.

Devant l’échec de l’interventionnisme et de la planification d’Etat, le Burkina Faso, en droite ligne du fameux "consensus de Washington" [3] intervenu en 1989, a requis l’appui du Fonds Monétaire International à partir de 1991.

Mais l’insuffisance des performances de la planification et de l’ajustement structurel a fini par s’imposer à tous. En dépit du grand nombre de cadres formés, d’investissements réalisés à coups de milliards de dollars dans tous les secteurs et de transformations structurelles accomplies avec parfois de bons résultats, la pauvreté patrimoniale ou monétaire n’a pas été réduite au Burkina Faso, bien au contraire. Un des indicateurs consolidés de cette situation est l’Indicateur de Développement Humain (IDH) dont l’évolution, depuis 30 ans pour le Burkina, est demeurée très en dessous du niveau moyen de l’ensemble des Pays les Moins Avances (PMA) du monde.

Lutte contre la pauvreté

7. En vue de contribuer à la réduction de la pauvreté et à la réalisation des objectifs internationaux de développement, le Burkina Faso a élaboré au cours de la période 2000-2010 des Cadres Stratégiques de Lutte contre la Pauvreté (CSLP). Mais en mars 2009, le Gouvernement a adopté une note conceptuelle sur la Stratégie de Croissance Accélérée et de Développement Durable (SCADD), matérialisant ainsi une inflexion dans la stratégie de développement du Burkina Faso. En effet, la mise en œuvre du CSLP a certes permis de réaliser des progrès en matière de gestion de l’économie, mais ces progrès n’ont pas permis de réaliser pleinement les objectifs quantitatifs de développement, notamment la réalisation d’une croissance forte et une réduction significative de la pauvreté. Par ailleurs, en vue de construire une économie puissante et compétitive fondée sur une démarche consensuelle et participative, le Burkina Faso s’est engagé dans une réflexion prospective qui s’inscrit dans une vision commune de société. Nous félicitons tous les acteurs de cette recherche pour un meilleur devenir de notre nation.

Réalisations sociales

8. Nous reconnaissons que la stabilité politique et institutionnelle dont jouit le Burkina Faso depuis plus de vingt (20) ans, a permis d’enregistrer de nombreux acquis au niveau social et culturel.

Au plan social, les acquis les plus importants qui font la fierté de notre pays tant à l’intérieur qu’à l’extérieur sont : la paix, la culture de la concertation et du dialogue social pour la résolution des conflits sociaux, la culture de la tolérance qui favorise une vie sociale harmonieuse entre les différentes ethnies et les religions.

Ainsi les performances du Burkina Faso, en dépit de sa marginalisation globale, demeurent malgré tout impressionnantes à certains égards. Figurent parmi ces performances les taux de croissance de la scolarisation, ainsi que l’amélioration de l’espérance de vie et la réduction du taux de la mortalité infantile. Des milliers de cadres — médecins, ingénieurs, professeurs, économistes et chercheurs burkinabè, hommes et femmes – ont été formés à partir d’une situation quasi "zéro" au moment de l’indépendance. Des infrastructures de transport et communications, de santé et d’éducation, d’hydraulique urbaine et villageoise, d’énergie et d’exploitations minières, ont été construites. Des industries manufacturières et de tourisme, des petites et moyennes entreprises privées se sont développées. Bref, le paysage burkinabé d’aujourd’hui présente des élites compétentes, des îlots de modernité et des infrastructures bien modernes, une population mieux éduquée et de meilleure santé.

Créations culturelles

9. Au plan culturel, le Burkina Faso a acquis un rayonnement international grâce à l’organisation de certaines manifestations culturelles dont notamment le Salon International de l’Artisanat de Ouagadougou (SIAO), le Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou (FESPACO), la Foire Internationale du Livre de Ouagadougou (FILO), le Salon International du Tourisme et de l’Habitat de Ouagadougou (SITHO), la Semaine Nationale de la Culture (SNC). Plusieurs autres activités culturelles sont organisées par l’Etat ou des structures privées qui permettent une ouverture vers l’extérieur en vue de faire connaître les potentialités du pays et, en retour, de tirer profit des expériences des autres pour son propre développement. En outre, la reconnaissance et la garantie de certaines libertés dont celles d’expression, de presse, d’opinion et de religion constituent des acquis importants pour notre peuple.

Nous saluons à travers toutes ces réussites l’engagement de tous ceux et celles qui y ont contribué. Avec le Pape Benoit XVI « Nous louons le courage de beaucoup d’entre vous qui, passant outre les dangers et les insécurités des politiques en Afrique, vous dévouez au service public de (notre) peuple, pour promouvoir le bien commun et le Royaume de Dieu, de justice, d’amour et de paix, dans la ligne des enseignements de l’Eglise (cf. GS, 75). Vous pouvez toujours compter sur l’encouragement et le soutien de l’Eglise » [4].

II - DES INSUFFISANCES

Mais tout n’est pas beau dans notre histoire postcoloniale. L’analyse révèle en effet, à côté des acquis, de nombreuses insuffisances dans la manière dont les affaires de la cité sont gérées.

Egoïsme de la classe politique

10. L’expression de la souveraineté du peuple qui se trouve au cœur de la gestion des affaires publiques se heurte à de nombreux défis. Le faible niveau d’information et d’instruction du peuple l’a en effet souvent empêché de demander des comptes aux dirigeants à travers les mécanismes de la démocratie, et d’exercer ainsi sa souveraineté en toute plénitude et connaissance de cause. Cela a aussi permis l’émergence d’une classe politique plus prédatrice que soucieuse de stimuler la création et la distribution équitable des richesses pour la satisfaction des besoins du peuple, et favorisé le développement de la corruption et de la redistribution au profit de clientèles politiques. La faiblesse des institutions que le peuple s’est donné et des mécanismes de régulation des conflits politiques a parfois favorisé l’instabilité politique. De même, la confiscation des institutions de l’Etat par une minorité risque à long terme de conduire aux mêmes résultats.

Excès politiques

11. Si la faiblesse et l’inconscience de certains régimes les ont empêché de prendre à bras le corps le problème de l’amélioration du sort des plus pauvres et des plus vulnérables, au contraire, le volontarisme des autres en matière de changement a eu un coût politique et humain exorbitant, et conduit à des excès. L’expérience montre en effet qu’un changement social durable ne saurait faire l’économie d’une bonne approche pédagogique adaptée à la société burkinabè. Le déficit de dialogue et de confiance mutuelle, le refus du partage du pouvoir et la conception du pouvoir comme instrument de puissance et non comme un moyen de servir le bien commun, ont souvent dévoyé la démocratie. L’argument de la force a parfois pris le pas sur la force des arguments, l’intolérance et la perte des valeurs ont souvent conduit à des crimes de sang et des crimes économiques qui n’ont pas encore été totalement soldés. Enfin, l’absence d’ambition pour le pays et le manque de vision lointaine (gestion à la petite semaine) ont trop souvent caractérisé la gouvernance de notre pays.

Oubli du bien commun

12. Par le passé, notre pays a été cité en exemple dans la région pour les efforts consentis en vue de construire un système démocratique dans un environnement socioéconomique difficile. Mais le choc des ambitions personnelles et les impatiences, la primauté des intérêts partisans sur le bien commun ont freiné nos efforts pour parvenir à la consolidation démocratique. S’il faut se féliciter du retour à une vie constitutionnelle normale et apaisée depuis 1991, il faut cependant s’interroger sur la qualité de cette expérience de démocratisation en cours.

Démocratie apparente

13. « S’il n’existe aucune vérité dernière qui guide et oriente l’action politique, les idées et les convictions peuvent être facilement exploitées au profit du pouvoir. Une démocratie sans valeur se transforme facilement en un totalitarisme déclaré ou sournois, comme le montre l’histoire » [5].

Le diagnostic du processus démocratique du Burkina Faso laisse entrevoir une IVème République qui possède tous les attributs formels d’une démocratie exemplaire, mais qui, à la vérité, présente tous les symptômes d’ « une démocratie surveillée, contrôlée, impulsée d’en haut à bien des égards » [6]. L’œuvre de démocratisation connaît de nombreuses entraves, ce qui ralentit, voire handicape la progression de notre système politique vers une démocratie consolidée. Ces entraves sont, entre autres :

- la prise en otage du champ politique caractérisé par le poids d’un parti majoritaire ultra-dominant omniprésent et la marginalisation d’une opposition fragmentée, avec des partis d’opposition faibles, isolés et pour la plupart peu crédibles ;

- le refus du consensus quant aux règles du jeu démocratique et la logique de l’exclusion et de monopole ; toutes choses qui vont à l’encontre de l’instauration d’une culture démocratique partagée fondée sur la confiance, la tolérance et la modération ;

- le manque d’initiatives significatives au niveau des partis politiques et de l’Etat pour éveiller la conscience citoyenne et stimuler la participation des citoyens ;

- le risque d’émergence d’une administration partisane avec la politisation de l’administration publique;

- la subordination du pouvoir judiciaire au pouvoir exécutif nuisant à l’indépendance de la Justice, clé de voûte de toute démocratie ;

- l’efflorescence de la corruption et le développement d’une culture d’impunité, sources de la rupture de confiance entre les gouvernés et les gouvernants (les valeurs traditionnelles d’intégrité et de dignité s’érodent dangereusement) ;

- le poids trop important de l’argent dans les compétitions électorales, la corruption électorale et la propension de la classe politique burkinabè à avilir le jeu politique par un militarisme par trop intéressé.

Or, aussi que l’affirmait le Pape Jean Paul II : « L’exercice du pouvoir politique doit se baser sur l’esprit de service qui, joint à la compétence et à l’efficacité nécessaires, est indispensable pour rendre « transparente » et « propre » l’activité des hommes politiques, comme du reste le peuple l’exige fort justement. Cela requiert la lutte ouverte et la victoire contre certaines tentations, comme le recours à des manœuvres déloyales, au mensonge, le détournement des fonds publics au profit de quelques-uns ou à des fins de « clientélisme », l’usage de procédés équivoques et illicites pour conquérir, maintenir et élargir le pouvoir à tout prix » [7].

Faiblesse du développement et ses causes

14. C’est peu dire que d’affirmer que la souveraineté de notre pays est loin d’être maîtrisée et reste vulnérable aux chocs exogènes. La conséquence qui en résulte, c’est la faiblesse (du développement humain et une relative insécurité humaine pour la majorité des Burkinabè après 50 ans d’indépendance, aux plans économique, sanitaire, alimentaire, environnemental. La maîtrise par le Burkina Faso de sa souveraineté économique se heurte en effet à de sérieux défis :

- la rotation rapide des politiques de développement ; celles-ci sont rarement conduites pendant plus de 10 ans, avec une durée d’application moyenne comprise entre 3 et 5 ans, alors qu’endiguer la pauvreté suppose une constance dans l’action pendant un temps appréciable ;

- les pesanteurs de l’aide internationale ; la forte dépendance des politiques nationales à l’égard des orientations internationales, même justes, engendre des effets néfastes.

Une réflexion est déjà entamée dans le cadre de l’étude nationale prospective « Burkina 2025 », dont les deux dernières phases ont porté sur la construction de scenarios alternatifs du futur du Burkina Faso, la détermination de la vision et la formulation de stratégies de développement. Mais les conclusions de ces exercices ne sont pas partagées avec tous afin que chacun contribue, en fonction de son niveau de responsabilité et de ses moyens, à leur mise en œuvre.

Pauvreté et misère

15. Par ailleurs, il y a l’autre face de ce modernisme apparent, qui est la pauvreté croissante et les performances médiocres des économies. Un sous-emploi et un mal emploi endémiques auquel s’ajoute un chômage croissant des jeunes constituent un mal social majeur de notre nation comme des autres nations africaines. En outre, les patrimoines acquis se détériorent faute de moyens de les maintenir et de les renouveler. Si tout progrès comporte des élus et des exclus, on peut dire qu’il a été jusqu’à présent, en Afrique en général et au Burkina Faso en particulier, un processus de paupérisation qui a mis en jeu des facteurs politiques, économiques, sociaux et culturels qui se sont renforcés négativement et ont creusé les écarts constatés dans un monde à plusieurs vitesses. Les manifestations contre la vie chère sont des signes d’une pauvreté qui frôle de très près la misère quand on apprend que 10% de la population détient les 80% des biens de ce pays [8].

Menaces pour la société :

Déni des valeurs morales et religieuses

16. Notre pays est confronté à de nombreux défis dont les plus importants à nos yeux sont : la perte des valeurs, les injustices, les inégalités sociales, la corruption, les détournements et l’impunité.

La société burkinabè en recomposition, semble menacée de déliquescence dans le domaine des valeurs face à la mondialisation, à l’hégémonie des valeurs occidentales et à l’idéologie du relativisme, véhiculées dans ce qu’il est convenu d’appeler éthique postmoderne, sans réactions conséquentes de l’Etat et des différentes composantes de la société. Aussi bien dans les familles, à l’école, au travail, que dans l’économie et dans la sphère politique, etc. la réussite est jugée incompatible avec les valeurs morales, éthiques laïques ou religieuses, qu’on a tendance à relativiser, quand elles ne sont pas tout simplement niées. On assiste ainsi il un délitement de la solidarité et du sens du bien commun au profit d’un individualisme prédateur.

Violation des droits et difficile accès à la justice

17. Malgré l’adhésion de notre pays à plusieurs instruments internationaux et régionaux relatifs aux droits humains, de nombreuses populations continuent de souffrir d’injustices et de violations de leurs droits sans pouvoir accéder aux services compétents de l’administration publique ou de la justice, pour exiger réparation et faire appliquer le droit. Le pire est que le personnel de ces services qui dispose d’une parcelle de l’autorité de l’Etat, pour travailler au profit de ces populations, en abuse souvent pour exploiter leur ignorance, leur naïveté et leur pauvreté.

D’autres formes d’injustices existent au Burkina Faso et frappent surtout les catégories de personnes les plus faibles de notre société. Nous les avons dénoncées au Synode national : « Des jeunes filles mariées contre leur gré, les veuves qui restent objets de brimades et de spoliation, la femme à qui est refusée l’égalité en dignité et en droit avec l’homme et qui est parfois réduite presqu’en servitude, les femmes sans défense accusées de sorcelleries et frappées d’exclusion, les orphelins exploités par les tuteurs, les filles et les garçons de maison qui travaillent sans juste rémunération », etc. [9].

La corruption

18. S’agissant de la corruption, une des menaces pour notre nation, malgré les efforts qui sont faits ces dernières années par l’adoption de mesures réglementaires et institutionnelles, du chemin reste à parcourir. Des études entreprises par l’Etat lui-même et certaines organisations de la société civile ont mis à jour l’ampleur et la gravité du phénomène dans tous les secteurs de la vie. Et le plus inquiétant est la tendance à sa banalisation et le manque de sanctions exemplaires.

« Sur 178 pays évalués en fonction de la perception du niveau de corruption affectant l’administration publique et la classe politique, le Burkina Faso se classe au 98ème rang. Ce qui constitue un net recul et une dégradation par rapport aux deux dernières années. (En 2009 = 79ème sur 180 pays évalués ; en 2008 = 80ème sur 180 pays évalués.) » [10]. Si cela pouvait ne pas correspondre à la réalité !

Au regard des conséquences de la corruption sur la qualité de la vie des populations et sur le développement économique et social en général, un accent particulier doit être mis sur l’éradication de ce phénomène au niveau des services sociaux de base qui sont fréquentés par les populations et également des infrastructures à usage public comme les routes et les immeubles. Nous vous avons déjà entretenus là-dessus longuement dans notre lettre pastorale de mai 2009 sur la corruption [11].

Inégalités entre citoyens

19. Si tous les citoyens sont égaux devant la loi, l’Etat doit pouvoir reconnaître les nérites de l’honnête citoyen et le récompenser. A contrario, il doit également sanctionner les fautes des citoyens corrompus. C’est une question de justice sociale. Le sentiment généralement répandu qu’il existe une justice des pauvres et une justice des riches doit être énergiquement combattu par une application correcte et rigoureuse de la loi. L’appartenance à un parti politique, la capacité financière ou l’occupation de hautes fonctions publiques ne devraient pas interférer dans l’application de la loi.

Telles sont les insuffisances que nous avons stigmatisées, parmi bien d’autres sans doute. Nous voudrions maintenant avec vous regarder vers l’avenir en proposant des remèdes à un certain nombre de nos maux.

III - PERSPECTIVES ET REMEDES

Pour une vraie démocratie

20. S’il faut se féliciter de la reconnaissance juridique internationale de la souveraineté de notre peuple, celle-ci n’aura de sens que si elle s’appuie sur des valeurs morales, des institutions démocratiques et une économie fortes. A cet effet, il nous faut aussi développer pour le futur une vision transnationale : une nation qui transcende ses égoïsmes, en établissant des ponts avec les autres nations africaines et qui plaide pour une intégration régionale plus forte comme réponse aux défis de la mondialisation et de la domination des puissances internationales.

Mais notre souveraineté internationale, qu’on se situe dans le cadre des micro-Etats ou dans le cadre de grands ensembles africains, restera factice si elle ne s’appuie pas sur une souveraineté interne solide, qui repose à la fois sur une gouvernance démocratique et économique, qui permet la satisfaction des besoins de nos populations et sur une vision pour les générations à venir, qui prend appui sur nos réussites et qui tient compte de nos échecs. « L’Eglise apprécie le système démocratique comme système qui assure la participation des citoyens aux choix politiques et garantit aux gouvernés la possibilité de choisir et de contrôler leurs gouvernants, ou de les remplacer de manière pacifique lorsque cela s’avère opportun » [12].

Participation de tous

21. Il nous faut consolider nos efforts pour construire une Nation véritablement démocratique, reposant sur des institutions consensuelles et des règles du jeu équitables, animée par un "panier" de responsables compétents et dévoués issus d’équipes successives, dans une alternance heureuse des personnes et des régimes, fondée sur une réconciliation nationale et un pardon mutuel sincères. Si le Burkina s’est engagé sur le sentier escarpé du constitutionnalisme, de l’Etat de droit et de la démocratie, il lui reste encore beaucoup de chemin à faire pour rallier l’étape. Si le gros œuvre est fait, l’édifice reste encore inachevé.

A la demande des autorités de notre pays, un rapport sur l’état de la gouvernance a été élaboré, à la suite d’une démarche participative et inclusive, dans le cadre du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP). Les conclusions et les recommandations de ce rapport devraient constituer une bonne base de discussion et de dialogue démocratique pour la consolidation de notre jeune démocratie. La réussite d’une telle entreprise exige l’implication de tous les citoyens, des citoyens actifs, responsables, avertis capables d’endiguer les forces centrifuges et de canaliser les forces centripètes de l’idéal démocratique. C’est la une œuvre qui nous interpelle tous, nous les chrétiens en particulier, car le Concile Vatican Il soulignait l’importance de la participation citoyenne à la vie politique en affirmant, « que tous les citoyens se souviennent donc à la fois du droit et du devoir qu’ils ont d’user de leur libre suffrage en vue du bien commun » [13].

En effet, les dérives souvent constatées au sein de la vie politique ne sauraient justifier une démission du rôle citoyen, notamment de la part des chrétiens car « les accusations d’arrivisme, d’idolâtrie du pouvoir, d’égoïsme et de corruption, qui bien souvent sont lancées contre les hommes du gouvernement, du parlement, de la classe dominante, des partis politiques, comme aussi l’opinion assez répandue que la politique est nécessairement un lieu de danger moral, tout cela ne justifie pas le moins du monde ni le scepticisme ni l’absentéisme des chrétiens pour la chose publique » [14].

Il importe donc de travailler à l’approfondissement de la démocratie au Burkina Faso. Cela exige d’œuvrer à la promotion d’une culture de paix, à la consolidation de l’homogénéité sociale et à l’instauration du dialogue et de la civilité politique comme facteurs essentiels du jeu démocratique. Une vigilance s’impose pour ne pas ruiner les sacrifices consentis et les acquis engrangés.

Base culturelle du développement

22. Il est nécessaire de consolider aussi nos efforts pour créer un large consensus national et mobiliser l’ensemble des forces vives autour des objectifs d’un développement humain durable définis de manière autonome et non sous la dictée des puissances internationales. Ces objectifs doivent être sensibles à la justice sociale, aux besoins des plus pauvres, des plus vulnérables. Pour cela, il convient, avant d’envisager des perspectives, de tirer d’abord des leçons et des enseignements des évolutions économiques que le Burkina Faso a connues.

Il s’agira également pour le Burkina Faso de promouvoir des stratégies et des programmes d’actions de ré-enracinement culturel et de sauvegarde de son patrimoine matériel et immatériel négro-africain. Il pourra alors offrir, dans l’ouverture au monde, des repères constants, des indicateurs pertinents promoteurs et sécurisants pour des générations successives. En effet, la culture, elle aussi, à bien des égards, détermine la performance économique d’une société parce qu’elle est aussi bien porteuse non seulement de potentialités qui, adéquatement valorisées, peuvent être un levain de l’économie, mais aussi de tares qui, maintenues, constituent des freins à l’essor économique. Il n’en demeure pas moins que la culture et le développement appellent tous deux à l’endogénéité [15] et à l’ouverture, permettent l’enrichissement fait d’apports extérieurs (dans ce sens la mondialisation pourrait constituer une opportunité).

Au service de l’homme

23. Par ailleurs, il est plus qu’indiqué de reconnaître la primauté du lien social sur le bien matériel. Pour qu’il y ait inculturation africaine du développement économique, il y a lieu de l’ordonner autour d’un principe, ou mieux, d’une valeur de vie structurant une nouvelle économie politique pour l’Afrique subsaharienne. Ce grand principe structurant s’énonce ainsi : le lien social prime sur le bien matériel ; l’économie, fille de l’écologie est avant tout une économie des liens sociaux avant d’être celle des biens matériels [16]. C’est bien cette culture du lien social qui crée, en Afrique, un sentiment de sécurité humaine et qui peut servir de guide à une construction sociale moderne et spécifique où les acteurs de la société civile, les opérateurs économiques et les décideurs africains se retrouveraient sans doute plus à l’aise culturellement et deviendraient sans doute aussi économiquement plus performants.

« Le développement des activités économiques et la croissance de la production sont destinés à subvenir aux besoins des êtres humains. La vie économique ne vise pas seulement à multiplier les biens produits et d’augmenter les profits ou la puissance ; elle est d’abord ordonnée du service des personnes, de l’homme tout entier et de toute la communauté humaine. Conduite selon ses méthodes propres, l’activité économique doit s’exercer dans les limites de l’ordre moral, suivant la justice sociale, afin de répondre au dessein de Dieu sur l’homme » (Gaudium et Spes, n° 64).

C’est pourquoi, il ne faut pas confondre, comme on le fait fréquemment au Burkina Faso, les concepts « modernisation » et de « développement ». La modernisation se voit grâce aux infrastructures (des routes bitumées, des échangeurs, des gratte ciels, des barrages, des bâtiments modernes, des villas de luxe, etc.) tandis que le développement est moins visible car il est porté par l’esprit dont la source est le savoir, dont le fondement sont les connaissances et les capacités qu’on en retire, et dont les racines demeurent enfoncées dans une endo-culture. Or, la tendance consiste à se féliciter des modernisations qui se réduisent souvent à l’urbanisation et à oublier le développement ou à se contenter d’une croissance qui tient d’une bonne pluviométrie et non du fait de la création de valeurs ajoutées par l’esprit humain... Pourtant c’est l’être humain qui donne un visage humain à la matière et non l’inverse [17]. Et le professeur Joseph Ki-Zerbo, d’illustre mémoire répétait: « On ne développe pas, on se développe ».

Domaines prioritaires d’investissement

Nous avons l’obligation d’investir davantage dans la santé, l’éducation et de promouvoir les valeurs de la famille.

La Santé

24. Pour sa part, l’Eglise catholique a toujours travaillé à soulager les souffrances des populations en réalisant des structures sanitaires surtout dans les régions les plus démunies. Ces structures bien gérées et accueillantes sont bien appréciées par les populations et les autorités.

L’Education

25. En matière d’éducation, l’Eglise a œuvré à la promotion des jeunes par l’Ecole catholique qui apparaît aujourd’hui comme une école de référence et de qualité, qui ne se contente pas d’instruire mais qui se préoccupe aussi d’éduquer. Tous les acteurs du développement de notre pays devraient accorder une plus grande attention à l’éducation, tout en assignant des objectifs bien précis à l’école et à la famille qui sont les pierres angulaires du système. En effet, l’école devrait avoir à la fois un rôle de formation intellectuelle et d’éducation morale et civique en collaboration étroite et en complémentarité avec la famille. Elle ne doit pas être un lieu où l’on inculque uniquement des connaissances livresques aux enfants et aux jeunes sans aucune formation civique et morale. Science sans conscience n’est-elle pas ruine de l’âme ?

Nous nous interrogeons sur l’avenir des enfants et des jeunes quant à leur éducation et formation intellectuelles et humaines. Les classes pléthoriques du primaire, du secondaire, les amphithéâtres plus que bondés, compromettent la qualité de la réception des enseignements dispensés par les instituteurs, les professeurs, les enseignants-chercheurs, qui trouvent très peu d’enthousiasme et d’épanouissement dans leur métier. Par ailleurs, les parents qui ont des moyens envoient leurs enfants à l’extérieur où ils bénéficient d’enseignement et de formation de qualité tandis que les autres glanent des bribes d’enseignement dans des conditions peu acceptables. Les conditions d’enseignement et d’éducation des écoliers, des élèves et des étudiants au Burkina Faso ainsi que celles de leurs enseignants quant aux infrastructures, au personnel et au statut doivent s’améliorer urgemment.

La Famille

26. Le rôle des parents dans l’éducation des enfants est irremplaçable. Ils doivent donc assumer pleinement leurs devoirs vis-à-vis de leurs enfants. Car un enfant mal éduqué constitue un danger pour toute la société.

Dans cette perspective et de façon plus globale, les politiques publiques en matière sociale et familiale doivent viser à promouvoir les valeurs de solidarité, d’unité et de cohésion au sein des familles de manière à atténuer leurs éclatements qui constituent de nos jours un fléau pour l’éducation des enfants.

En effet, les familles connaissent aujourd’hui de multiples et diverses difficultés du fait de l’apparition de nouvelles formes de regroupement fondées sur des concepts comme l’orientation sexuelle. Il est urgent que l’Etat, les communautés religieuses et coutumières et les organisations de la société civile prennent conscience de la menace qui plane sur l’avenir de nos sociétés et de l’humanité toute entière et prennent des mesures appropriées pour contrer la mondialisation d’une telle culture et son introduction chez nous. La destruction de l’humanité passe par la destruction de la famille qui est la cellule de base de la société.

C’est pour cela qu’il est urgent pour nous peuples africains, en particulier nous de la partie sub-saharienne, de nous distinguer des modèles socioculturels occidentaux que porte la nouvelle éthique mondiale actuelle, et d’affirmer notre choix conscient pour une société bâtie sur et autour de la famille. La famille est un héritage précieux, colossal qui nous vient de Dieu et de nos ancêtres.

La Jeunesse

27. Au regard de l’importance de la jeunesse de la population il convient de mettre en place une politique d’encadrement de la jeunesse qui la mette au travail et qui cultive en elle le sens du bien commun et les valeurs du travail, du mérite et de la rigueur. En outre, si les Technologies de l’Information et de la Communication offrent de nombreuses opportunités de formation et d’information, elles présentent aussi un danger pour la jeunesse. Il est donc important de la doter d’une formation morale et éthique solide en aiguisant son jugement pour qu’en toutes circonstances, elle puisse faire des choix éclairés et en toute responsabilité. Notre système éducatif doit être résolument tourné vers une pédagogie de la confiance et de la responsabilité. Dans la création d’un avenir serein, il faut éviter à notre jeunesse le leurre de l’excessive permissivité et l’angoisse de son avenir.

Nécessité d’une vraie réconciliation nationale

28. Parmi les remèdes que nous préconisions, la réconciliation nationale apparaît le plus puissant et le plus efficace. « Tout royaume divisé contre lui-même court à sa ruine ; et nulle ville, nulle maison, divisée contre elle-même ne saurait se maintenir » [18]. Des conflits, des violences, des crimes, ont laissé chez beaucoup des plaies non encore cicatrisées, difficile à guérir. Nous avons célébré une journée de pardon dans l’espoir que le pardon devienne une réalité le plus tôt possible. « La vertu du pardon est très importante, avant même la reconnaissance de la culpabilité. Ceux qui disent que le pardon ne sert à rien, qu’ils tentent la vengeance, et ils verront ce qu’elle donne. Le vrai pardon promeut la justice de la conversion et de la réparation. Il conduit à la paix qui va jusqu’à la racine du conflit, et qui transforme les victimes et les ennemis de jadis en amis, en frères et en sœurs » [19].

Pour que notre nation redevienne une société de consentement mutuel, elle doit changer en profondeur dans sa représentation d’elle-même, et être une société où règne la justice. La vraie justice sociale passe par les responsabilités et la sanction du travail et de l’effort personnel, familial, collectif. C’est pourquoi, nous pensons que durant ces cinquante années d’indépendance, le Burkina Faso n’avait sans doute pas encore connu tant de raisons d’espérer mais aussi de craindre. Raisons d’espérer, car depuis 1991, nous accumulons des chances jamais égalées pour une vraie réconciliation nationale à laquelle nous appelons de tous nos vœux. Oui, une grande réconciliation, une grande stabilité des institutions démocratiques et une paix sociale sans lesquelles nous nous condamnons à la répétition. Raisons de craindre également, car des menaces se précisent : aggravation des tensions, crise institutionnelle, menace de rupture du consensus national.

Enfin, durant cette dernière décennie, des journées et des forums nationaux ont été régulièrement organisés au profit des paysans, des femmes et des jeunes. Des conférences régionales ont été tenues dans toutes les régions du Burkina Faso. Ces forums, ces journées et ces conférences ont été des occasions de bilans partiels, et de prise de conscience des richesses naturelles, culturelles et touristiques. Toutes ces célébrations dans les régions ne devraient-elles pas tout simplement et tout naturellement déboucher sur la tenue d’un forum national où seraient ré-exprimes les besoins des groupes sociaux, avec la possibilité d’un bilan d’ensemble ct qui offrirait au peuple l’occasion d’exprimer ses aspirations en matière d’organisation, de justice et d’égalité pour un nouveau départ ? Un tel forum national favoriserait la décrispation des esprits et des cœurs, et inaugurerait la Renaissance du peuple burkinabé qui se fera non plus dans la violence et le sang, mais dans la Vérité, la Justice et le Pardon.

IV- LES DEVOIRS DE CHACUN

La mission de l’Eglise

29. Chers fils et filles de l’Eglise-Famille de Dieu au Burkina Faso, chers frères et sœurs burkinabè ! L’Eglise fait route avec toute l’humanité et partage le sort terrestre du monde ; elle est comme le ferment et, pour ainsi dire, l’âme de la société humaine appelée à être renouvelée dans le Christ et transformée en famille de Dieu. L’Eglise catholique a toujours été à l’écoute du monde. En raison de sa charge et de sa compétence, elle est à la fois le signe et la sauvegarde du caractère transcendant de la personne humaine. A travers son témoignage, l’Eglise est une source de lumière et de courage non seulement pour elle-même, mais pour la société dans laquelle elle se trouve. C’est fidèle à cette approche que l’Eglise-Famille de Dieu du Burkina Faso a toujours été à l’écoute de son pays.

Dans son souci constant de servir l’unité nationale et le respect du droit, l’Eglise a, dans les différentes conjonctures périlleuses qui ont jalonné l’histoire sociopolitique de notre pays, donné voix et corps aux légitimes revendications profondes de la société civile tout entière. Par sa fidélité au Christ Rédempteur, elle a contribué de façon décisive à la genèse de notre nation, et a toujours œuvré en faveur de la concorde nationale, de la stabilité et de la paix. Par ailleurs, l’Eglise-Famille de Dieu au Burkina Faso a toujours rappelé à la mémoire des hommes de bonne volonté, que le respect de la personne humaine implique celui des droits qui découlent de sa dignité de créature. Ces droits sont antérieurs à la société et s’imposent à elle. Ils fondent la légitimité morale de toute autorité : en les bafouant ou en refusant de les reconnaître, une société mine sa propre légitimité morale. La saine raison et la bonne volonté humaine ne restent pas sans ressources dans les défis de notre temps. L’Eglise fait confiance à la raison humaine, à la liberté de l’homme et à la bonne volonté de tous les hommes. Car « seule la charité, éclairée par la lumière de la raison et de la foi, permettra d’atteindre des objectifs de développement porteurs d’seule la charité, éclairée par la lumière de la raison et de la foi, permettra d’atteindre des objectifs de développement porteurs d’une valeur plus humaine et plus humanisante » [20].

Dans la période qui s’ouvre à nous et ayant en mémoire les faits majeurs de l’histoire sociopolitique et économique de notre pays depuis son indépendance, l’Eglise-Famille de Dieu au Burkina Faso, dans la mesure où l’exigent les droits fondamentaux de la personne, se sent encore le devoir d’annoncer les principes de la morale, notamment en ce qui concerne l’ordre social, ainsi que de porter un jugement sur la réalité humaine de notre pays.

Appels

A tous, pour la bonne gouvernance

30. A cet égard, il est important de rappeler que le bon gouvernement des communautés humaines ne se limite pas à la garantie textuelle des droits. De justes relations sont nécessaires entre employeurs et employés, entre gouvernants et citoyens et supposent une bienveillance naturelle conforme à la dignité des personnes humaines, soucieuses de justice et de fraternité. Le devoir essentiel de l’Etat est en effet d’assurer les garanties des libertés individuelles et collectives afin que ceux qui travaillent puissent jouir du fruit de leur travail et donc se sentir stimulés à l’accomplir avec efficacité et honnêteté. Il revient à ceux qui exercent la charge de l’autorité d’affermir les valeurs qui attirent la confiance des citoyens et les incitent à se mettre au service de leurs semblables. Les droits politiques attachés à la citoyenneté peuvent et doivent être accordés selon les exigences du bien commun. Leur exercice est destiné au bien commun de la nation toute entière et de la communauté humaine. L’égale dignité des personnes exige que l’on parvienne à des conditions de vie plus justes et plus humaines.

Aux gouvernants pour le service du bien commun

31. Les inégalités économiques et sociales excessives entre les membres d’une même nation font scandale. Elles font obstacle à la justice sociale, à l’équité, à la dignité de la personne humaine, ainsi qu’à la paix sociale. C’est pourquoi, il faudra entre autres, préconiser une régulation raisonnable du marché et des initiatives économiques selon une juste hiérarchie des valeurs et en vue du bien commun. Humanisme social et économie d’entreprise et de marché ne sont compatibles qu’à condition de se respecter absolument l’un l’autre, de respecter le bien commun. Le bien commun intéresse la vie de tous. Il réclame prudence de la part de chacun, et plus encore de la part de ceux qui exercent la charge de l’autorité. Il faut absolument revenir à un système de développement équilibré pour assurer la justice sociale dans la répartition des richesses afin que certains ne soient pas des laissés-pour-compte pendant que d’autres se complaisent dans une opulence insultante.

A tous pour la responsabilité citoyenne

32. Le devoir des citoyens est de collaborer avec les pouvoirs civils au bien de la société dans un esprit de vérité, de justice, de solidarité et de liberté, d’amour et le service de la patrie relèvent du devoir de reconnaissance et de l’ordre de la charité. Ils doivent autant que possible prendre une part active à la vie publique. Il est en effet nécessaire que tous participent, chacun selon la place qu’il occupe et le rôle qu’il joue, à promouvoir le bien commun. Ce devoir est inhérent à la dignité de la personne humaine. Cette participation se réalise d’abord dans la prise en charge des domaines dont on assume la responsabilité personnelle à commencer par le soin apporté à l’éducation de sa famille, par la conscience du travail bien fait, par le respect de la chose publique.

Aux chrétiens pour la conscience chrétienne

33. Les fidèles catholiques en particulier doivent distinguer avec soin entre les droits et devoirs qui leur incombent en tant que membres de l’Eglise et ceux qui leur reviennent comme membres de la société humaine. Qu’ils s’efforcent d’accorder harmonieusement les uns et les autres, se souvenant que la conscience chrétienne doit être leur guide en tous domaines temporels, car aucune activité humaine, fut-elle d’ordre temporel, ne peut être soustraite au Règne de Dieu. L’initiative des chrétiens laïcs est particulièrement nécessaire lorsqu’il s’agit de découvrir et d’inventer des moyens pour imprégner les réalités sociales, politiques, économiques de leur temps. Les chrétiens doivent contribuer par la constance de leurs convictions et de leurs mœurs, à l’édification d’une nation saine et ouverte à tous. Ils doivent voir où se situe le vrai combat qui dans la société actuelle est celui de la défense de l’humanité de l’homme. Ce combat, ils ne le mèneront que s’ils acceptent de vaincre les tentations majeures de cette société en eux-mêmes, pour pouvoir les vaincre aussi dans le champ social. Fidèles à leur Maitre, ils doivent s’assumer en toute chose avec droiture, patience et amour. C’est pourquoi, unissant leurs forces, les laïcs doivent apporter aux institutions et aux conditions de vie dans le pays, les assainissements convenables, pour qu’elles deviennent toutes conformes aux règles de la justice et favorisent l’exercice de la vertu au lieu d’y faire obstacle. En agissant ainsi ils imprègnent de valeurs morales la culture et les œuvres humaines.

Pour une renaissance du Burkina Faso

34. Notre société, après cinquante ans de souveraineté, semble aujourd’hui menacée. L’effondrement des interdits et des tabous, le recul de la pratique saine de la religion, la démission des parents et des enseignants, le laxisme des adultes, la volonté de puissance, l’accaparement des richesses au profit de quelques uns, la violence écrasant le droit, le mépris de l’existence humaine constituent des plaies béantes. Alors comment humaniser la société de manière à en éliminer la crainte devant le monde moderne ? Comment donner les moyens moraux de la surmonter ? Comment conjuguer pouvoirs et libertés responsables ? Comment enfin concilier alternance démocratique et stabilité ? Somme toute, quand l’organisation collective ne suscite plus l’intérêt, peut-elle échapper à l’effondrement ?

Les citoyens doivent alors prendre la mesure de leurs chances. Ils doivent comprendre qu’ils disposent désormais, dans leur patrimoine national, d’un certain nombre d’acquis qui valent la peine d’être farouchement défendus : la culture, la famille, la démocratie ... Pour la première fois de leur histoire, les Burkinabè perçoivent le poids et l’importance d’un consensus. De toutes les chances de notre pays, ce consensus obtenu sur la base des concessions de toutes les composantes de notre société et qui est aujourd’hui si menacé, est la chance la plus précieuse. Le pays est en attente. L’histoire nous indiquera clairement comment la nation burkinabè, par des choix éclairés et patriotiques de ses fils, pourra échapper aux démons de la fragilisation, de l’aventure et la violence.

35. En ce début d’une nouvelle ère d’espérance, l’Eglise-Famille de Dieu au Burkina Faso lance ce vibrant appel plus aigu que jamais, présage d’une possibilité nouvelle de regard et d’écoute : la démocratie est un produit de civilisation très précieux et fragile. La faire vivre est le devoir de chacun et de tous. Pour cela, nous devons bien savoir que le fondement de la démocratie est dans le respect des droits mais aussi des devoirs. La recherche de la stabilité, de la concorde et de la paix exige de tout citoyen une réflexion et un jugement de conscience morale. Elle nous oblige à soumettre le jeu politique et la part que chacun y prend, à la justice et à la vérité. Devant des lendemains qui s’annoncent préoccupants, il est à souhaiter que les burkinabè ne se laissent pas conduire par la passion, mais par la raison. Le bon sens, la sagesse et le respect de la paix civile doivent régir définitivement la vie politique de notre pays. C’est, nous semble-t-il, le prix à payer pour un Burkina Faso réconcilié, émergeant, stable, paisible et prospère. Les chrétiens présents dans les différentes formations politiques doivent devenir dans ce débat, des artisans de concorde et de compréhension au service du bien de tous, au service de la stabilité et de la paix pour le développement. « L’Eglise tient en grande considération et estime l’activité de ceux qui se consacrent au bien de la chose publique et en assurent les charges pour le service de tous » [21]. Elle prie pour que Dieu apporte sa bénédiction et ses grâces au Burkina Faso, aux filles et fils de notre chère patrie.

CONCLUSION

Chers fils et filles de l’Eglise-Famille de Dieu, chers frères et sœurs en humanité, nous Archevêques et Evêques du Burkina Faso, à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de notre pays, avons voulu vous exprimer notre joie de célébrer cet événement avec vous. En nous mettant à votre écoute, nous vous avons rejoints dans vos aspirations légitimes pour une gestion du Burkina Faso dans une vraie démocratie et pour une participation réelle au développement de notre pays. Conscients de notre mission auprès de tous, nous vous avons lancé des appels pour une sérieuse prise en compte des valeurs morales et culturelles qui structurent un homme digne de ce nom. C’est à ce prix que nous vivrons ensemble dans notre pays dans une culture de justice, de service, de fraternité, et de paix. Rendons grâce à Dieu et prions pour tous les Burkinabè afin que chacun à son niveau soit un vrai bâtisseur de notre nation.

« Si Dieu ne bâtit la maison, en vain peinent les bâtisseurs. Si le Seigneur ne garde la cité, c’est en vain que la garde veille » (Ps 126). Avec foi et espérance, nous invoquons la miséricorde du Seigneur pour le Burkina Faso, ses dirigeants et tous les habitants, par l’intermédiaire de la Vierge Marie, à qui a été consacré notre pays sur la colline de Yagma. Que Dieu bénisse le Burkina Faso !

Ouagadougou, le 15 octobre 2010.

Les Archevêques et Evêques du Burkina Faso :

1 - S.E. Mgr Séraphin ROUAMBA
Archevêque de Koupéla
Président de la Conférence Episcopale

2 - S.E. Mgr Anselme SANON
Archevêque de Bobo-Dioulasso

3 - S.E. Mgr Philippe OUEURAOGO
Archevêque de Ouagadougou

4 - S.E. Mgr Basile TAPSOBA
Evêque de Koudougou

5 - S.E. Mgr Wenceslas COMPAORE
Evêque de Manga

6- S.E. Mgr Paul OUEDRAOGO
Evêque de Fada N’Gourma

7 - S.E. Mgr Lucas SANOU
Evêque de Banfora

8 - S.E. Mgr Thomas KABORE
Evêque de Kaya

9 – S.E. Mgr Joseph SAMA
Evêque de Nouna

10 - S.E. Mgr Joachim OUEDRAOGO
Evêque de Dori

11- S.E Mgr Judes BICABA
Evêque de Dédougou

12 - S.E. Mgr Der Raphaël DABIRE
Evêque de Diébougou

13 - S.E. Mgr Justin KJENTEGA
Evêque de Ouahigouya


Notes :

[1] Cf. Les Evêques de Haute-Volta, Le chrétien dans la cité. Problèmes politiques. Problèmes économiques. Problèmes sociaux. Lettre pastorale du 27 janvier 1959.

[2] Cf. Mt 12, 25.

[3] Cf. John Williamson, « Au-delà du Consensus de Washington », Finances et développement, septembre 2003.

[4] Benoit XVI, Deuxième Assemblée du Synode des Evêques pour l’Afrique, Message final, Zenit.org, 2 novembre 2009.

[5] Jean-Paul II, Lettre encyclique Centesimus Annus, n°46.

[6] Rapport d’IDEA 1998 : 5 ; 26.

[7] Jean-Paul II, Exhortation apostolique Christi Fideles Laici (Les fidèles laïcs du Christ), n° 42.

[8] Enquête sur le revenu des ménages au Burkina Faso de l’Institut National de la Statistique et de la Démographie (INSD) de 2006. 20% des ménages (les plus riches) ont effectué en 2009, 56,3% de l’ensemble des dépenses des ménages. Cf. Enquête de l’INSD, 2009.

[9] Conférence épiscopale du Burkina Faso, Eglise-Famille de Dieu. Ferment du monde nouveau. Orientations pastorales post-synodales, Ouagadougou le 21 janvier 2002.

[10] Transparency International, Indice de perception de la corruption (IPC) 2010, 26 octobre 2010.

[11] Conférence épiscopale Burkina-Niger, Combattre et vaincre la Corruption. Lettre pastorale des évêques du Burkina Faso, Mai 2009.

[12] Jean-Paul II, Encyclique « Centesimus annus », n° 46.

[13] Concile Œcuménique Vatican II, Gaudium et Spes, n° 75-1.

[14] Jean-Paul II, Exhortation apostolique Christi Fideles Laici (Les fidèles laïcs du Christ), n° 42.

[15] Endogénéité : enracinement basé sur l’identification de valeurs propres au milieu (négro-africain/burkinabè) qui peuvent constituer à la fois un socle fédérateur, mobilisateur, vivifiant et un tremplin catalyseur et propulsif.

[16] Point de vue soutenu par le magistère, des historiens, des experts socio-économistes, etc. de l’Afrique et de nombreux spécialistes du continent : Joseph Ki-Zerbo, Albert Tévoedjré, Elikia M’Bokolo, Samir Amin, etc.

[17] Jean-Paul II, Lettre encyclique Sollicitudo rei socialis, n° 28.

[18] Mt 12, 25.

[19] Benoît XVI, Deuxième Assemblée du Synode des Evêques pour l’Afrique. Message final. Zenit.org, 2 novembre 2009.

[20] Benoît XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate, n° 9.

[21] Concile œcuménique Vatican II, Constitution Gaudium et Spes, n° 75.

 

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