0- INTRODUCTION

- Excellence et Cher Frère,

- Chers frères et Sœurs, religieux et Religieuses,

Il m’a été demandé de vous entretenir sur le Jubilé de la miséricorde. Et comme l’on m’a laissé la liberté de formuler moi-même le thème, je n’ai pas trouvé mieux que de vous proposer une petite réflexion sur le lien entre « Jubilé de la Miséricorde et Vie consacrée », autrement dit, le lien entre miséricorde et vie consacrée.

Comme vous le savez déjà, c’est par la Bulle d’indiction Misericordiae Vultus, du 11 avril 2015, que le Pape François a proposé à toute l’Église une Année Sainte, un Jubilé extraordinaire de la Miséricorde voulu « comme un temps favorable pour l’Église, afin que le témoignage rendu par les croyants soient plus fort et plus efficace » (M.V. n.3).

À travers ce jubilé, le Saint-Père veut que les croyants s’ouvrent plus pleinement à la miséricorde de Dieu afin de rendre à leur tour, et par leur vie, plus manifestes sa proximité et sa sollicitude pour le monde et pour les hommes. Avant d’aborder le thème lui-même, je voudrais dire un mot sur ce qu’est un jubilé et plus particulièrement sur ce Jubilé dédié à la miséricorde.

I- QU’EST-CE QU’UN JUBILÉ ?

1.1- Dans les lignes de la tradition biblique

Dans le langage courant, un jubilé marque l’anniversaire d’un événement joyeux, religieux ou profane.

Dans la tradition biblique, « jubilé » vient de l’expression hébraïque « yôbel » qui désigne une corne de bélier qui servait de trompette avec laquelle on annonçait l’année de grâce ou année sainte (cf. Lv 25,10-13).

Dans le Nouveau Testament, Jésus accomplit le jubilé antique en prêchant une année de grâce du Seigneur (cf. Is 61,1-2; Lc 4,16-225) : c’est une année de rémission des péchés et des peines pour les péchés, un temps de réconciliation, de conversion et de pénitence, un temps d’engagement envers Dieu et ses frères les hommes.

Dans la tradition catholique, la célébration des jubilés remonte au XVème siècle et se situe dans la perspective biblique qui se résumait en une Année de remise des dettes, de libération des esclaves, de repos des terres…

Ordinaire ou extraordinaire, l’Année jubilaire est appelée aussi Année Sainte parce qu’elle est essentiellement destinée à promouvoir la sainteté de vie des croyants par le moyen des rites sacrés, des œuvres de charité ou de miséricorde spirituelle ou corporelle (Cf. Catéchisme de l’Église Catholique 1992, 2447). Je vous cite en passant les quatorze œuvres de miséricorde.

Les sept œuvres de miséricorde corporelles : donner à manger à ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, loger les pèlerins, visiter les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts.

Les sept œuvres de miséricorde spirituelles : conseiller ceux qui doutent, enseigner ceux qui sont ignorants, réprimander les pécheurs, consoler les affligés, pardonner les offenses, supporter patiemment les personnes importunes, prier Dieu pour les vivants et les morts.

1.2- Objectif du Jubilé de la Miséricorde

Le Pape François, en proclamant une Année Sainte de la miséricorde, voudrait donner une place centrale à la Miséricorde divine qui constitue du reste sa devise figurant sur son blason : « Miserando atque eligendo » (par miséricorde et par élection). Dans sa sollicitude pastorale, le Souverain Pontife désire aider « l’Église à rendre plus évidente sa mission de témoin de la miséricorde » en tant que signe vivant de l’Amour du Père et lieu de manifestation de sa sollicitude.

« Dieu est amour » (1Jn 4,8) et cet Amour est rendu visible et tangible en Jésus-Christ… La miséricorde est le pilier qui soutient la vie et la mission de l’Église parce qu’elle est au cœur du message évangélique. La crédibilité de l’Église passe par le chemin de l’Amour miséricordieux et de la compassion qui ont caractérisé la vie et le ministère de son Seigneur le Christ Jésus.

Le Pape Saint Jean-Paul II disait que « Le Christ confère à toute la tradition vétérotestamentaire de la miséricorde divine sa signification définitive. Non seulement il en parle et l’explique à l’aide d’images et de paraboles, mais surtout il l’incarne et la personnifie. Il est lui-même, en un certain sens, la miséricorde. Pour qui la voit et la trouve en lui, Dieu devient ‘visible’ comme le Père ‘riche en miséricorde’ » (Dives in misericordia, n°2).

La justice n’est qu’un premier pas, nécessaire et indispensable, mais l’Église doit aller au-delà pour atteindre un but plus haut et plus significatif… Le Pape Jean-Paul II nous dit de nouveau que « L'amour, pour ainsi dire, est la condition de la justice et, en définitive, la justice est au service de la charité. Le primat et la supériorité de la charité sur la justice (qui est une caractéristique de toute la révélation) se manifestent précisément dans la miséricorde » (Dives in misericordia, n°4). Le temps est venu pour l’Église, pour ses fils et filles, de retrouver la joyeuse annonce du pardon qui est une force qui ressuscite en vie nouvelle et donne courage pour regarder l’avenir avec espérance (cf. M.V, 10). « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde » (Mt 5,7).

Toute cette spiritualité du Jubilé de la Miséricorde a été récapitulée dans une devise et interprétée par un logo que je voudrais commenter un peu.

1.3- Richesse spirituelle du logo et de la devise du Jubilé

Le logo et la devise offrent une belle synthèse de la spiritualité de l’Année jubilaire. Dans la devise « Miséricordieux comme le Père » (Lc 6,36), il nous est proposé de vivre la miséricorde à l’exemple du Père qui demande de ne pas juger ni condamner, mais de pardonner et donner l’amour et le pardon sans mesure (cf. Lc, 6,37-38).

Le logo se présente comme une petite somme théologique du thème de la miséricorde. Il montre, en effet, le Fils qui charge sur ses épaules l’homme égaré remettant ainsi en valeur une image bien chère à l’Église ancienne, car elle exprime l’amour du Christ qui s’acquitte du mystère de son incarnation par la rédemption.

Ce dessin est réalisé de façon à faire voir que le Bon Pasteur touche en profondeur la chair de l’homme et qu’il le fait avec un tel amour qu’il lui change la vie. Il y a, en outre, un détail qui ne peut pas nous échapper: le Bon Pasteur charge sur lui, avec une miséricorde infinie, l’humanité entière mais ses yeux se confondent avec ceux de l’homme. Le Christ voit par les yeux d’Adam, et celui-ci par les yeux du Christ. Chaque homme découvre ainsi dans le Christ, nouvel Adam, son humanité et le futur auquel il est destiné, en contemplant dans Son regard l’amour du Père.

Cette scène se situe à l’intérieur de l’amande, elle aussi un symbole cher à l’iconographie ancienne et du Moyen-âge, rappelant la coprésence de deux natures, la divine et l’humaine, dans le Christ. Les trois ovales concentriques, en couleur progressivement plus claire, vers l’extérieur, évoquent le mouvement du Christ tirant l’homme de la nuit du péché et de la mort. Par ailleurs, la profondeur de la couleur plus foncée évoque aussi l’impénétrabilité de l’amour du Père qui pardonne tout.

Disons à présent un mot rapidement sur la miséricorde dans la Parole de Dieu.

II- LA MISÉRICORDE DANS LA PAROLE DE DIEU; SIGNIFICATION ET PORTÉE

2.1- Signification de la miséricorde

Le mot miséricorde recouvre une multitude de signification : sensibilité au malheur d’autrui, indulgence par rapport à l’offense subie d’autrui, pitié par laquelle on pardonne au coupable.

En cela il a comme synonymes : la grâce (faire grâce), la clémence, l’indulgence, le pardon, la bonté, la pitié, la compassion, la commisération, la charité, la disposition favorable de la volonté d’un homme envers un autre, bienveillance de Dieu pour l’homme.

Miséricorde dérive du latin miseria (misère, malheur) et cor (cœur). Être miséricordieux c’est avoir le cœur plein de compassion, être sensible au malheur d’autrui.

Deux mots traduisent miséricorde en hébreu dans l’Ancien Testament : hesed et rahamim. Je voudrais m’attarder sur le deuxième à cause de sa richesse sémantique. Le mot rahamim, qui signifie l’attachement instinctif d’un être à un autre, renvoie au mot rèhèm qui désigne le sein maternel :

- Le sein maternel est le lieu où le commencement, le départ d’une nouvelle vie est possible.

- Le sein maternel est appelé aussi « les entrailles » comme nous le disons d’ailleurs dans la prière du Je vous salue Marie : le fruit de tes entrailles est béni. Sous ce rapport, la miséricorde est donc un amour qui nous sollicite au plus profond de nous-mêmes, un amour qui sollicite nos entrailles, nos tripes.

- Dans un sens comme dans l’autre, la miséricorde est un amour qui permet à l’autre de repartir, de rebondir, de renaître, comme le sein maternel offre l’espace d’une vie nouvelle.

2.2- La miséricorde comme actualisation (mise en acte) de l’amour

La Parole de Dieu nous dit que Dieu est amour. Saint Jean nous le répète avec force : « Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour. Vous savez comment l’amour de Dieu nous a été révélé : Dieu nous a envoyé son Fils unique dans le monde pour que par lui nous vivions. Voilà comment est l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils pour qu’il soit la victime pour nos péchés » (Jn 4,8-10).

Si Dieu est amour, la miséricorde c’est l’amour en acte devant des situations concrètes, c’est l’amour qui se déploie devant la fragilité, la faiblesse, la misère ou le péché de l’autre. C’est pourquoi le Pape François écrit que « La miséricorde de Dieu n’est pas une idée abstraite, mais une réalité concrète à travers laquelle Il révèle son amour comme celui d’un Père et d’une mère qui se laissent émouvoir au plus profond d’eux-mêmes par leur fils. Il est juste de parler d’un amour « viscéral ». Il vient du cœur comme un sentiment profond, naturel, fait de tendresse et de compassion, d’indulgence et de pardon » (MV nº6).

Dans ce sens, en Luc 6,36-38, l’invitation à être « miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » est assortie d’appels qui impliquent des attitudes concrètes : ne jugez pas, ne condamnez pas, pardonnez, donnez.

La miséricorde est donc un amour en acte devant les situations concrètes de la misère, de la faiblesse, de la fragilité et de l’offense de l’autre. Voilà pourquoi il est un amour qui nous sollicite jusque dans nos entrailles, comme je le disais tantôt et c’est un tel amour, qui ne baisse pas les bras, qui permet à l’autre de rebondir, de renaître.

C’est ce qui explique l’observation suivante du Saint-Père : « Comme on peut le remarquer, la miséricorde est, dans l’Écriture, le mot-clé pour indiquer l’agir de Dieu envers nous. Son amour n’est pas seulement affirmé, mais il est rendu visible et tangible. D’ailleurs, l’amour ne peut jamais être un mot abstrait. Par nature, il est vie concrète: intentions, attitudes, comportements qui se vérifient dans l’agir quotidien. La miséricorde de Dieu est sa responsabilité envers nous. Il se sent responsable, c’est-à-dire qu’il veut notre bien et nous voir heureux, remplis de joie et de paix. L’amour miséricordieux des chrétiens doit être sur la même longueur d’onde. Comme le Père aime, ainsi aiment les enfants. Comme il est miséricordieux, ainsi sommes-nous appelés à être miséricordieux les uns envers les autres » (MV nº9).

C’est cet amour que le Christ a incarné,

- Dans son enseignement (cf. la parabole de l’Enfant prodigue : Lc 15)

- Tout au long de son ministère : on peut penser à ses attitudes vis-à-vis de la femme adultère (Jn 8) de la samaritaine (Jn 4), de la pécheresse pardonnée (Lc 7, 36-50).

- Et dans le don de sa vie sur la Croix (Lc 23,34ss).

A travers l’exemple qu’Il nous a Lui-même donné, le Christ nous donne de comprendre que la miséricorde est la vocation essentielle de l’homme.

2.3- Devenir miséricordieux comme le Père, notre vocation essentielle

Dans le Nouveau Testament, Saint Luc fait de l’appel à la sainteté un appel à la miséricorde. Alors que le Lévitique insiste : « Soyez saints, car moi, Yahweh, je suis saint » (Lv 11, 44; 19,2; 20,26; cf. Ézéchiel, Is. 6, 1-5; Ex 33, 18-23; Os 11,9), Luc dira « soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6,36). Le parallélisme est évident et l’intention aussi.

En réalité, pour la Parole de Dieu, la miséricorde, où l’amour en acte, est la seule et vraie mesure de la sainteté. Autrement dit, l’appel à la sainteté est aussi essentiellement et fondamentalement un appel à l’amour et donc un appel à la miséricorde.

Si la sainteté est la vocation essentielle de l’homme dans l’Ancien Testament, l’amour et la miséricorde sont les modalités sous lesquelles cette sainteté se manifeste. Autrement dit, la relation avec Dieu (la sainteté) doit se traduire dans la sphère des relations avec les autres (l’amour du prochain).

En Dieu ces dimensions coïncident. Le Dieu saint est aussi le Dieu miséricordieux et plein d’amour (Ex 33-34). Il se révèle à Moïse et à tout le peuple d’Israël comme le « Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité » (Ex 33,6-7; Ex 20, 5-6).

Aussi, devenir miséricordieux comme le Père, c’est-à-dire, aimer d’un amour qui pardonne et qui régénère l’autre, telle est notre vocation. D’où le lien intrinsèque entre miséricorde et vie consacrée.

III- MISÉRICORDE ET VIE RELIGIEUSE

L’Amour miséricordieux est à l’origine et constitue l’horizon du mystère de l’Église. En cela, on peut dire qu’elle nourrit des liens profonds avec la vie consacrée. Pour cela, il apparait de toute évidence que l’année de la miséricorde revêt une affinité particulière avec la vie religieuse. Elle est essentiellement un appel à renouveler notre expérience de Dieu pour renouveler la qualité de notre relation avec l’autre, pour devenir des signes efficace de la présence et de l’agir du Père.

3.1- La vie consacrée, fruit et expression de la miséricorde de Dieu

La vie consacrée est par essence fruit et expression de la miséricorde de Dieu. De fait, fruit de la mort et de la résurrection du Christ, elle « reflète cette splendeur de l'amour, parce qu'elle fait profession, par sa fidélité au mystère du Calvaire, de croire à l'amour du Père, du Fils et de l'Esprit Saint et d'en vivre. Elle contribue ainsi à garder vivante dans l'Église la conscience que la Croix est la surabondance de l'amour de Dieu qui se répand sur le monde » (Vita Consecrata n°24).

En ce sens, elle est au cœur de la spiritualité du Jubilé de la Miséricorde. De fait, la vie consacrée est appel à incarner ce qui constitue le cœur de toute vie chrétienne : l’amour et la miséricorde de Dieu qui sauvent le monde.

C’est lorsque l’on est émerveillé par cet amour miséricordieux de Dieu qu’aucun sacrifice ne semble trop grand, pas même la pauvreté, la chasteté et l’obéissance, pour répondre à cet appel qui nous saisit au plus profond de nous-mêmes. Et mieux, la personne consacrée, émerveillée par l’expérience de l’amour de Dieu, déborde de générosité comme Abraham - qui n’épargne pas son unique fils - et de disponibilité comme Marie – qui lie son destin à celui de son Fils.

Votre vocation c’est donc de dire au monde que la véritable fécondité d’une vie s’accomplit dans la reconnaissance et l’acceptation des autres comme frères et sœurs et dans l’exercice d’une vie généreuse et miséricordieuse envers eux. Et cela commence entre vous dans les communautés.

Dans un semblant de paradoxe on peut dire que pour vous religieux et religieuses, être père et être mère c’est d’abord être frères et sœurs. Ce désir de paternité et de maternité inscrit dans le cœur de tout homme ne peut s’accomplir pleinement et de manière féconde que dans la reconnaissance des autres comme frères et fils de l’unique Père qui nous a donné son Fils.

3.2- Vie fraternelle, lieu de déploiement et de maturation de notre vocation à la miséricorde

Le Pape Jean-Paul II écrit dans Vita Consecrata : « La vie fraternelle, comprise comme une vie partagée dans l'amour, est un signe expressif de la communion ecclésiale. Elle est cultivée avec grand soin par les Instituts religieux et les Sociétés de vie apostolique, où la vie communautaire prend un sens particulier » (VC, n°42). Ainsi, pour le Saint-Père, « Dans la vie de communauté, on doit pouvoir en quelque sorte saisir que la communion fraternelle, avant d'être un moyen pour une mission déterminée, est un lieu théologal où l'on peut faire l'expérience de la présence mystique du Seigneur ressuscité (cf. Mt 18, 20). Cela se réalise grâce à l'amour mutuel de ceux qui composent la communauté, amour nourri par la Parole et par l'Eucharistie, purifié par le Sacrement de la Réconciliation, soutenu par la prière pour l'unité, don de l'Esprit à ceux qui se mettent à l'écoute obéissante de l'Évangile. C'est précisément Lui, l'Esprit, qui introduit l'âme dans la communion avec le Père et avec son Fils Jésus Christ (cf. 1 Jn 1, 3), communion qui est source de la vie fraternelle » (VC, n°42).

Si la vie fraternelle est ainsi au cœur de la vie consacrée, c’est le Christ qui donne l’exemple : « L'amour a conduit le Christ au don de lui-même jusqu'au sacrifice suprême de la Croix. Parmi les disciples aussi, il n'y a pas d'unité vraie sans cet amour mutuel inconditionnel, qui demande d'être disposé à servir sans mesure, disponible pour accueillir l'autre comme il est, sans ‘le juger’ (cf. Mt 7, 1-2), capable de pardonner même ‘soixante-dix fois sept fois’ (Mt 18, 22) » (VC, 42).

Si la miséricorde est notre vocation essentielle, la vie fraternelle, c’est-à-dire la relation avec l’autre, est le lieu de déploiement et l’occasion de maturation de notre identité, le lieu de réalisation de notre vocation.

- La vie fraternelle est un espace donné pour grandir : elle nous donne des frères à aimer pour devenir fils de Dieu.

- Si Dieu est Amour et si notre vocation essentielle est de ressembler à Dieu en vivant dans l’amour et la miséricorde, la communauté, c’est-à-dire, la relation avec l’autre est le moyen et le lieu de vérification de la qualité de ma ressemblance au Christ. La relation avec l’autre est le lieu où nous vérifions la qualité du processus. Elle nous permet de comprendre que nous sommes toujours en chemin.

- La vie fraternelle est un espace donné pour notre conversion c’est-à-dire, un lieu pour nous faire grandir dans l’amour, dans notre capacité d’aimer).

- La communauté nous empêche de nous asseoir, de nous assoupir parce qu’elle vient stimuler sans cesse en nous la conscience nos besoins de grandir, de nous convertir et de nous affermir dans la grâce.

3.3- Vie religieuse et défi de la miséricorde

Le Pape Jean-Paul II écrit encore dans Vita Consecrata : « L'Église confie aux communautés de vie consacrée le devoir particulier de développer la spiritualité de la communion d'abord à l'intérieur d'elles-mêmes, puis dans la communauté ecclésiale et au-delà de ses limites, en poursuivant constamment le dialogue de la charité, surtout là où le monde d'aujourd'hui est déchiré par la haine ethnique ou la folie homicide. Insérées dans les sociétés de ce monde - des sociétés souvent traversées de passions et d'intérêts conflictuels, aspirant à l'unité, mais incertaines sur les voies à prendre -, les communautés de vie consacrée, où se rencontrent comme des frères et des sœurs des personnes d'âges, de langues et de cultures divers, se situent comme signes d'un dialogue toujours possible et d'une communion capable d'harmoniser toutes les différences. Les communautés de vie consacrée sont envoyées pour annoncer, par le témoignage de leur vie, la valeur de la fraternité chrétienne et la force transformante de la Bonne Nouvelle, qui fait reconnaître chacun comme enfant de Dieu et pousse à l'amour oblatif envers tous et spécialement envers les plus humbles. Ces communautés sont des lieux d'espérance et de découverte des Béatitudes, des lieux où l'amour, s'appuyant sur la prière, source de la communion, est appelé à devenir logique de vie et source de joie. À notre époque, caractérisée par la mondialisation des problèmes et par le retour des idoles du nationalisme, les Instituts internationaux ont la responsabilité particulière d'entretenir le sens de la communion entre les peuples, les races, les cultures, et d'en témoigner. Dans un climat de fraternité, l'ouverture à la dimension mondiale des problèmes n'étouffera pas leurs richesses propres, et l'affirmation d'une particularité ne les mettra en opposition ni avec les autres ni avec l'unité. Les Instituts internationaux peuvent réaliser cela avec efficacité, puisqu'ils doivent eux-mêmes relever le défi de l'inculturation en faisant preuve de créativité et qu'ils doivent en même temps conserver leur identité » (VC, n°51).

Témoins de l’amour et de la miséricorde de Dieu, les personnes consacrées ont ainsi la mission de manifester dans l’histoire et au cœur de l’Église cette miséricorde. Au milieu de toutes les déchirures que connaissent le monde et nos sociétés, les communautés religieuses sont appelées à relever le défi du pardon, proclamant que l’amour est plus fort que la mort. C’est la mise en œuvre concrète de cette miséricorde, vécue jusqu’au bout, que l’Église incarnera la force de cet amour qui vient à bout de tout.

IV- Pour conclure : Marie modèle de toute vie consacrée et « Mère de la Miséricorde »

En Marie vie consacrée et expérience de la miséricorde coïncident. Voici ce que nous dit le Pape François dans sa Bulle sur l’année de la miséricorde : « Choisie pour être la Mère du Fils de Dieu, Marie fut préparée depuis toujours par l’amour du Père pour être l’Arche de l’Alliance entre Dieu et les hommes. Elle a gardé dans son cœur la divine miséricorde en parfaite syntonie avec son Fils Jésus. Son chant de louange, au seuil de la maison d’Élisabeth, fut consacré à la miséricorde qui s’étend ‘d’âge en âge’ (Lc 1, 50). Nous étions nous aussi présents dans ces paroles prophétiques de la Vierge Marie, et ce sera pour nous un réconfort et un soutien lorsque nous franchirons la Porte Sainte pour goûter les fruits de la miséricorde divine. Près de la croix, Marie avec Jean, le disciple de l’amour, est témoin des paroles de pardon qui jaillissent des lèvres de Jésus. Le pardon suprême offert à qui l’a crucifié nous montre jusqu’où peut aller la miséricorde de Dieu. Marie atteste que la miséricorde du Fils de Dieu n’a pas de limite et rejoint tout un chacun sans exclure personne. Adressons lui l’antique et toujours nouvelle prière du Salve Regina, puisqu’elle ne se lasse jamais de poser sur nous un regard miséricordieux, et nous rend dignes de contempler le visage de la miséricorde, son Fils Jésus » (MV 24).

4.1- Marie, expression de la revanche de la grâce et de la miséricorde

Dans l’Annonciation l’Ange Gabriel appelle Marie « Pleine de grâce » (Kecharitoméne), ou mieux, « Comblée des faveurs gratuites de Dieu ». C’est le nouveau nom de Marie : elle est Celle qui a la faveur de Dieu selon la traduction de la TOB, la Comblée de grâce.

Nous comprenons pourquoi le Pape François a choisi de commencer l’année de la Miséricorde le 8 décembre jour la célébration de l’Immaculée Conception qui rappelle la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, le 8 décembre 1854, par Pie IX en ces termes : « Nous déclarons, prononçons et définissons que la doctrine, qui tient que la bienheureuse Vierge Marie a été, au premier instant de sa conception par une grâce et une faveur singulière du Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée intacte de toute souillure du péché originel, est une doctrine révélée de Dieu, et qu’ainsi elle doit être crue fermement, et constamment par tous les fidèles » (bulle Ineffabilis Deus).

« Comblée de grâce » ou « Pleine de grâce » selon nos expressions courantes, Marie est l’expression de la revanche de la grâce et de la miséricorde sur le péché de l’homme. Elle est le chef-d’œuvre de la miséricorde de Dieu qui « va jusqu’à prévenir la faute originelle, que tout homme porte en lui en entrant dans ce monde » (homélie du Saint-Père en la Solennité de l’Immaculée). Elle est le visage de la miséricorde du Père. Contempler ce visage de Marie c’est donc contempler ce que nous sommes appelés à devenir, notre futur.

Marie nous rappelle en effet qu’à partir de notre conception, nous sommes destinés entièrement par l’amour de Dieu à être sauvés : préservé de la mort éternelle. Ce que Dieu a réalisé en Marie, Il veut le réaliser en chacun de nous et la vie consacrée est l’adhésion ferme à ce projet de Dieu. Ayant adhéré à ce projet de Dieu par son fiat, Marie est pleinement engagée dans le dynamisme de cet amour miséricordieux dont elle devient le visage. C’est par sa maternité spirituelle que Marie nous plonge dans cette miséricorde de Dieu.

4.2- La Miséricorde entre sensibilité et fécondité

En Marie, la Miséricorde est à la fois sensibilité et fécondité, fécondité parce que sensibilité. La Maternité spirituelle de Marie est ouverture et sensibilité à la souffrance des autres et donc engagement pour le service et pour le bien des autres.

Demandons lui la grâce de cette sensibilité du cœur qui se laisse toucher, émouvoir par la souffrance des autres. Sensibilité qui nous pousse aussi à nous mettre en route, comme Marie vers sa cousine Élisabeth. Demandons cette sensibilité, plutôt prompte à compatir qu’à juger et condamner. C’est en cela que notre vie de personnes consacrées sera l’expression de la tendresse de Dieu.

+Philippe Cardinal OUEDRAOGO,
Archevêque Métropolitain de Ouagadougou

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